800 ans de littérature catalane

Ramon Llull [Raymond Lulle] marque le commencement d’une riche tradition médiévale qui va atteindre son apogée avec Tirant le Blanc et la poésie d’Ausiàs March. Grâce à la Renaissance du XIXe siècle, la littérature catalane retrouve sa vitalité et, en dépit de toutes les entraves, elle va rayonner à nouveau au XXe siècle et se tourner vers l’avenir en toute normalité.

Aux XIIe et XIIIe siècles, les troubadours se mettent à composer, au sud de la France, une poésie savante et raffinée en langue provençale. Ils abordent audacieusement tous les sujets, que ce soit l’amour et le sexe, la politique, la satire virulente ou la théorie littéraire. Les voix très singulières de troubadours tels que Guilhem de Berguedan ou Cerverí de Girona forgent une tradition littéraire qui dominera la lyrique catalane jusqu’à l’apparition, au XVe siècle, d’Ausiàs March.

La prose en catalan emprunte une autre voie. Ses premiers pas sont hésitants, comme dans les autres langues romanes, et ce n’est que dans la deuxième moitié du XIIIe siècle, avec l’émergence du Majorquin Raymond Lulle, qu’elle prend son envol. Cet écrivain jette les bases du catalan littéraire et devient l’une des personnalités les plus remarquables du Moyen Âge. C’est un homme d’une grande intelligence et un infatigable écrivain. Il écrit des livres de philosophie, de théologie et de littérature, laissant derrière lui un héritage extraordinaire, notamment les œuvres Romanç d’Evast e Blanquerna [Roman d’Evast et Blanquerna], Fèlix o Llibre de meravelles [Félix ou le livre des merveilles] et le Llibre de l’orde de cavalleria [Livre de l’ordre de la chevalerie].

C’est à la fin du XIIIe et tout au long du XIVe siècles que sont écrites les quatre grandes chroniques et que s’affirme l’historiographie catalane médiévale. Le  Llibre dels fets [Livre des Faits], du roi Jacques Ier d’Aragon, la Crònica  [Chronique] de Bernat Desclot, la Chronique de Ramon Muntaner et la Chronique de Pierre le Cérémonieux, documentent une période importante de l’histoire de la Couronne d’Aragon et son expansion politique et commerciale à travers la Méditerranée. Toutefois, ces chroniques n’ont pas seulement une valeur en tant que document historique, mais offrent également un grand intérêt littéraire.

L’influence de l’Église dans la société médiévale se traduit par un grand nombre d’œuvres littéraires destinées à endoctriner selon les principes de la morale chrétienne. Parmi les personnalités littéraires les plus puissantes et singulières de la prose religieuse et morale du XIVe siècle figurent, en tout premier lieu le Géronais Francesc Eiximenis, le Valencien Vicent Ferrer et le Majorquin Anselm Turmeda.

À la fin du XIVe siècle, les idées humanistes commencent à se répandre, et les écrivains de la Couronne d’Aragon se prennent d’intérêt pour l’Antiquité classique et admirent la langue latine. Une nouvelle mentalité anthropocentrique voit le jour. Cette nouvelle culture humaniste s’exprime aussi bien en latin qu’en catalan, et son principal représentant est l’auteur de Lo Somni [Le Rêve], le Barcelonais Bernat Metge, qui a profondément transformé le style de la prose catalane.

Au XVe siècle, la littérature catalane brille à nouveau grâce à l’entrée en scène du grand poète valencien Ausiàs March et à la publication d’une oeuvre universelle majeure, qui bouleverse l’univers du roman de chevalerie, le Tirant le Blanc de Joanot Martorell. March reprend les grands thèmes de la poésie troubadouresque tout en assimilant d’autres traditions littéraires, comme le « stilnovismo » italien, les sources classiques et la mystique chrétienne. Mais son plus grand mérite est de créer un univers poétique très personnel, dans un style dépouillé éloigné de la virtuosité formelle. Il forge un discours très singulier sur l’amour, le thème de l’impossible réciprocité lui servant de prétexte à une analyse de la douleur psychologique de l’amoureux capable d’aimer jusqu’aux dernières conséquences. « Tirant » révolutionne le monde de la littérature chevaleresque en prenant ses distances avec les conventions du genre, et de même que l’anonyme « Curial e Güelfa », il bâtit un décor vraisemblable et réaliste. Les personnages sont plus humains, ils mangent, dorment et aiment, et le roman reflète le monde des nouvelles valeurs et des idéaux bourgeois.

Du XVIe au XVIIIe siècles, les conflits politiques et économiques entraînent le déclin de la production littéraire. Ce sont trois siècles de décadence et de passage à vide. La crise s’accentue avec l’hégémonie européenne du Siècle d’Or de la littérature espagnole et la splendeur des lettres françaises au XVIIIe siècle, après la Guerre de la Succession d’Espagne, la montée sur le trône des Bourbons et l’interdiction du catalan.

Cependant, on peut noter l’influence des mouvements culturels de ces trois siècles chez des auteurs tels que Peter Serafí (poète d’une sensibilité Renaissance qui perpétue l’héritage poétique d’Ausiàs March), Francesc Vicenç Garcia, dit le Curé de Vallfogona (poète baroque influencé par la poésie espagnole d’alors, le plus populaire des écrivains de toute cette période), ou Joan Ramis (l’écrivain le plus représentatif du mouvement néoclassique).

Au XIXe siècle, les courants romantiques pénètrent en Catalogne et c’est l’amorce de la « Renaixença » culturelle. Langue, littérature et culture sont alors restaurées. Les écrivains Jacint Verdaguer, Àngel Guimera et Narcís Oller contribuent hautement à la reconnaissance en Europe de la langue catalane.

Verdaguer, la figure majeure du XIXe siècle, enrichit la poésie d’une œuvre fondamentale dans l’histoire de la littérature catalane. Le poète veut atteindre le grand public par des compositions aussi emblématiques que L’Atlàntida [L’Atlantide] et Canigó [Canigou]. Quant au théâtre du XIXe siècle, qui a joué un rôle clé dans le développement de la « Renaixença », il connaît un renouveau grâce aux œuvres de Guimerà, qui, d’abord influencé par les romantiques, écrit des pièces à succès comme Mar i Cel [Mer et ciel], puis gagné par le réalisme, compose ses meilleures oeuvres : Maria Rosa , La filla del mar [La Fille de la mer] et Terra baixa [Terre basse], la plus universelle. Quant à la narration, il faudra attendre l’apport décisif d’Oller pour que le roman catalan rejoigne les courants esthétiques de l’époque, le réalisme et le naturalisme, grâce à des oeuvres telles que La febre d’or [La Ruée vers l’or] et La bogeria [La Folie].

La culture catalane de la fin du XIXe et du début du XXe siècles se développe autour de deux grands mouvements, le modernisme et le noucentisme, dont l’objectif commun est la modernisation et le rapprochement avec la culture européenne d’alors.

Le modernisme catalan, directement lié à d’autres mouvements similaires ayant surgi en Europe, joue un rôle majeur, en raison de sa volonté réformatrice et révolutionnaire et son influence dans toutes les disciplines artistiques. Cette période très prolifique connaît une éclosion d’auteurs, dont Joan Maragall, Caterina Albert et Santiago Rusiñol. Maragall, auteur de Visions i Cants [Visions et chants], El comte Arnau [Le comte Arnau] et le Cant Espiritual [Chant spirituel], est le plus haut représentant de la poésie moderniste. Il a créé une poésie émotive et vitaliste, simple et directe, qui a touché toutes les sensibilités.

La poésie d’inspiration humaniste et méditerranéiste de l’École majorquine constitue un cas à part. Miquel Costa i Llobera et Joan Alcover, qui ont également puisé dans la poésie “noucentiste”, en sont les auteurs les plus éminents. Le roman, qui souffre encore d’un manque de tradition, se développe, notamment grâce à Raimon Casellas, Prudenci Bertrana, Joaquim Ruyra et Caterina Albert. Albert, connue sous le pseudonyme de Víctor Català, construit un récit qui allie le symbolisme et le tableau de moeurs, où les héros luttent pour transformer une réalité adverse. L’une de ses œuvres majeures est Solitud [Solitude], considéré comme l’un des romans les plus représentatifs du modernisme et l’une des œuvres de fiction les plus importantes XXe siècle. Rusiñol, quant à lui, joue un rôle crucial dans la pénétration des idées modernistes dans tous les domaines, en particulier au théâtre (L’auca del senyor Esteve [L’‘auca » de Monsieur Esteve]).

Au début du XXe siècle apparaît un nouveau mouvement, le “noucentisme”, qui se rattache au nationalisme catalan d’origine bourgeoise et vise à transformer la culture catalane à partir de l’intervention politique. Eugeni d’Ors en formule le socle esthétique, rejetant le romantisme et prônant un art artificiel, idéaliste et classicisant. Le genre préféré de ce nouveau courant est la poésie, et son écrivain le plus célèbre est Josep Carner, auteur de Els fruits saborosos [Les fruits savoureux], El cor quiet [Le cœur tranquille] et Nabí.

L’irruption en Catalogne de l’avant-garde, mouvement qui s’oppose aux fondements de la culture bourgeoise, pendant la Première Guerre mondiale a un impact majeur sur la culture du pays, où surgissent des artistes comme Miró et Dalí et des écrivains comme le poète Joan Salvat-Papasseit (L’irradiador del port i les gavines [L’irradiateur du port et les mouettes]), influencé par le cubisme et les futuristes. Josep Vicenç Foix (Sol i de dol [Seul et en deuil]) crée un monde poétique très singulier en assimilant et dépassant les influences de l’avant-garde.

Parmi les écrivains notables des années 1920 et 1930, figurent le poète Carles Riba (Elegies de Bierville [Elégies de Bierville]), auteur d’une poésie de type intellectuel, qui est un grand modèle de référence de la poésie contemporaine en Catalogne, Josep Maria de Sagarra (Vida privada [Vie privée], El cafè de la Marina [Le Café de la Marine]), qui cultive avec bonheur le roman, le théâtre et la poésie, et Josep Pla (El quadern gris [Le Cahier gris]), auteur d’une oeuvre considérable, et sans doute l’écrivain le plus important de la littérature catalane contemporaine.

Le déclenchement de la Guerre civile espagnole a des conséquences décisives sur la production littéraire en catalan. Il n’est pas facile de survivre à une dictature qui cherche à détruire la culture catalane. Mais certains auteurs parviennent à résister, non sans difficultés, en exil ou dans la clandestinité. C’est le cas de Ferran de Pol, Bartra, Calders et Artís-Gener. La timide ouverture du régime franquiste permet l’émergence de nouvelles générations d’écrivains, qui redonnent à la littérature catalane une certaine visibilité. Les narrateurs les plus notables sont Llorenç Villalonga (Bearn) et Mercè Rodoreda (La plaça del Diamant [La place du Diamant], Mirall trencat [Miroir brisé]). C’est l’une des figures les plus importantes du XXe siècle et l’un des auteurs les plus universels de la littérature catalane. Salvador Espriu (Antígona, Cementeri de Sinera [Cimetière de Sinera], La pell de brau [La peau de taureau]) occupe également une place exceptionnelle sur la scène littéraire de l’époque.

Dans les années 1960 surgissent de nouvelles générations d’écrivains. C’est un moment très important de la reprise, marqué par une activité intense dans le domaine intellectuel et littéraire. À partir des années 1970 et 1980, apparaissent des auteurs qui, de même que ceux des années 1990, vont façonner la scène littéraire actuelle, qui aborde le XIXe siècle avec une vitalité comparable à celle d’autres pays européens de même poids démographique. Parmi les contributions les plus importantes de ces dernières décennies, nous devons citer, sans prétention à l’exhaustivité, Josep Palau i Fabre, Joan Brossa, Joan Fuster, Vicent Andrés Estellés, Miquel Martí i Pol, Gabriel Ferrater, Joan Margarit, Pere Gimferrer, Maria-Mercè Marçal, Miquel de Palol, Baltasar Porcel, Jaume Cabré, Carme Riera, Quim Monzó ou Sergi Belbel.