Ausiàs March

Ausiàs March (Gandie / Valence 1400 – Valence, 1459) réinvente la poésie troubadouresque et la langue de l’amour. Le poète jouit de la reconnaissance du public de la cour et il exercera une influence sur les poètes espagnols de la Renaissance.

Ausiàs March, fils du poète Pere March, est issu d’une famille de la petite noblesse élevée à un plus haut rang par la faveur du roi. À l’âge de 17 ans, alors qu’il est un courtisan du duc de Gandie, il entre en rapport avec la cour royale d’Alphonse le Magnanime, installée à Valence. Il a quatre ans de moins que le roi d’Aragon, et tous deux nouent une amitié qui durera même après le départ du souverain, qui s’en va conquérir le royaume de Naples et s’y installe définitivement, comme en témoigne leur correspondance. Il rencontre à la cour le poète Jordi de Sant Jordi, le marquis de Santillane, Andreu Febrer et Teresa d’Híxar, la dame à qui il dédiera un des plus célèbres poèmes (XXIII) de son cycle Llir entre cards [Lys parmi les chardons]. Dans la maison du comte de Barcelone et roi d’Aragon, la littérature est une source de prestige et d’ascension sociale. Le Magnanime a été éduqué par son père, Ferdinand d’Antequera, qui aime passionnément la culture et la chasse. À 26 ans, March est Grand Fauconnier du roi, et est très respecté.

Le mythe selon lequel March aurait été un poète solitaire n’est pas fondé. Certains chercheurs ont tiré cette conclusion du fait que le « je » de ses poèmes se présente comme tel, mais la sincérité n’est pas exactement une vertu de la poésie courtoise. Le public du poète est l’aristocratie, qui a commencé à avoir accès à la culture. Jusqu’à cette date, la connaissance était la chasse gardée de l’Église. À travers la poésie, March divulgue des savoirs très divers, empruntés à la philosophie, la médecine, la théologie ou la morale.

Mais la grande innovation de March est son approche de l’amour. Le poète utilise les lieux communs littéraires de la poésie des troubadours et il y adjoint d’autres traditions, tels le « stilnovismo » italien, les sources classiques et la mystique chrétienne. Une autre erreur est de croire que le poète aurait rompu avec la tradition des troubadours. Les quatre premiers vers du poème XXIII ont été souvent mal interprétés. « Lleixant a part l’estil dels trobadors / qui, per escalf, traspassen veritat, / e sostraent mon voler afectat / perquè no em torb, diré el que trob en vós. » [Mettant à part le style des troubadours / qui, par ardeur, outrepassent le vrai, / et dérobant mon désir affecté / sans trouble je dirai ce que je trouve en vous]. À l’époque de March, le mot « poète » ne s’emploie que pour désigner les poètes classiques, alors que ceux qui composent des vers en langue vulgaire sont appelés « troubadours ». Par conséquent, il ne s’agit pas d’une déclaration de rupture avec la poésie troubadouresque. L’amoureux dit de façon hyperbolique que, contrairement à ce que font les autres poètes, qui exagèrent, il ne fera qu’énoncer objectivement les vertus de la dame. Il s’agit d’un procédé littéraire.

La poésie de la « fin’amor » est régie par ses propres règles, les règles courtoises, selon lesquelles l’amour adultère est accepté socialement et le mari « gilós » tourné en ridicule. En revanche, l’amoureux des poèmes de March aime une dame qui est un modèle de vertu et de chasteté et qu’il ne pourra jamais posséder. Cet idéal amoureux doit beaucoup au stéréotype de la « donna angelicata » des poèmes «stilnovistes» italiens (Dante, Pétrarque), qui parlent d’un personnage féminin qui rédime les hommes du désir et qui se situe entre l’humain et le divin. Cette idée est illustrée dans le poème XXIII, cité précédemment : ‘tan gran delit tot hom entenent ha / e ocupat se troba en vós entendre / que lo desig del cos no es pot estendre / a lleig voler, ans com a mort està’ [tant grand plaisir a tout homme d’esprit / et il s’occupe de vous comprendre/ car le désir du corps ne peut s’étendre / au vil appétit, mais est comme mort], v. 37-40.

Ausiàs March fait appel au thème de l’impossibilité de l’amour réciproque pour explorer psychologiquement la douleur que ressent le «bon Amador», le seul capable d’aimer jusqu’au bout. De fait, les traités médicaux et le prêche scolastique médiévale décrivent l’amour comme une maladie qui obscurcit le jugement rationnel de l’amoureux et l’empêche d’atteindre à la connaissance intellectuelle. Cette conception de l’amour est également présente dans les poèmes de March.

Voilà la petite révolution du poète et l’un de ses principaux mérites. March est conscient du changement des mentalités qui a eu lieu dans la société depuis le XIIIe siècle. Les discours ecclésiastiques ont été intériorisés et, loin de reproduire le modèle troubadouresque qui légitimait les infidélités, le poète catalan a construit un nouveau modèle lyrique et renouvelé les images et le langage amoureux. Dans le poème IV, il aborde la nécessité de choisir entre deux femmes représentant les deux types d’amour : le charnel et le vertueux. Le «je» choisit d’aimer droitement » (v. 16). Cet idéal amoureux apparaît dans le poème XVIII sous la forme d’une révélation divine au «pus extrem amador» [l’amoureux le plus extrême] (XLVI).

Le modèle métrique le plus récurrent dans l’oeuvre du poète, et celui qui allait être le plus employé dans la tradition lyrique catalane, même après la «Renaixença» du XIXe siècle, sont les strophes de 8 vers décasyllabiques (4 + 6) à rimes consonantiques croisées (abba cddc), alternativement féminines et masculines. Les chansons finissent généralement par un envoi de quatre vers dans lesquels apparaît le ‘signal» de la bien-aimée (les grands cycles de la poésie amoureuse marchienne sont définis par les «signaux» «Lys parmi les chardons» et «Plena de seny» [Pleine de sagesse]). Toutefois, le «Chant spirituel» (CV) remplace la rime consonantique par les vers blancs et la thématique des chants d’amour et des chants de mort (XCIII-XCVIII) – qui représente presque la totalité du travail du poète – par le motif religieux. Dans cette composition, le « je » se sait pécheur et implore Dieu de l’aider à se repentir de ses propres fautes par amour de Lui plutôt que par crainte de l’enfer.

March déploie toute sa créativité à travers les ressources rhétoriques. Sa poésie est richement expressive et dominée par le jeu antithétique, les métaphores quotidiennes ou navales, la personnification, l’hyperbole et la question rhétorique.

En définitive, Ausiàs March représente un tournant dans la poésie catalane, car il n’a pas seulement renouvelé la tradition des troubadours en y adjoignant des emprunts aux auteurs classiques, à la lyrique française, au «stilnovistes» italiens et à la littérature chrétienne, il a aussi exercé une grande influence sur la poésie de la Renaissance espagnole (Garcilaso de la Vega, Juan Boscán, Fernando de Herrera). On dispose actuellement des éditions critiques de Pagès (1912-1914), Bohigas (1952-1959) et Archer (1997).