Bernat Metge

Bernat Metge (Barcelone, av. 1346-1413). Le secrétaire royal de Jean Ier fut impliqué dans l’étrange mort du monarque. Ce scandale est à la source de l’une des œuvres majeures de la littérature catalane ancienne, Lo Somni [Le Rêve].

Bernat Metge est le secrétaire de Jean Ier, puis de son frère, Martin. Sa carrière au sein de l’État commence en 1371. Il a acquis des connaissances auprès de son père, le marchand d’épices Guillem Metge, qui lui donne une formation initiale en philosophie naturelle (science, médecine, physiologie et physique). À sa mort, en 1359, la mère de Bernat, Agnès, épouse Ferrer Saiol, secrétaire et protonotaire de la troisième femme de Pierre III, la reine Elionor. Son père putatif lui apprend l’art de l’écriture, dans le cadre de la chancellerie.

Metge est le notaire de la Reine Elianor de 1371 à 1375. Après la mort de celle-ci, il entre comme secrétaire au service du prince héritier, le futur Jean Ier, qui succédera à Pierre III, mort en 1387. Mais l’écrivain est dès le début marqué du sceau du scandale. Il passe en jugement en 1388, mais il devient l’année suivante secrétaire du roi. C’est de cette époque que datent ses œuvres mineures, le Llibre de Fortuna e Prudència [Livre de la Fortune et la Prudence (v. 1381), un débat allégorique écrit en vers (plus d’un millier de distiques octosyllabes) et la traduction d’une histoire du Décaméron, Valter e Griselda [Walter et Grisélidis], mais à partir de la version latine de Pétrarque, accompagnée d’une épître où il se défend des accusations, ce qui permet de supposer qu’elle a été achevée après le procès de 1388. Dans cette traduction, l’écrivain recourt déjà au style classicisant qu’il emploiera dans Le Rêve. El Sermó [Le Sermon] et la Medicina apropiada a tot mal [Médecine bonne pour tous les maux] sont des œuvres satiriques.

Le Rêve, l’oeuvre majeure de Bernat Metge, l’une des plus belles proses de la littérature catalane médiévale, s’ouvre sur l’apparition en rêve du Roi Jean Ier, décédé dans un accident de chasse en 1396. Le monarque n’avait pas pu se confesser, ce qui avait fait scandale, le roi risquant la damnation éternelle. La cour royale luttait pour conserver son pouvoir face aux menaçantes oligarchies urbaines. Si jusqu’alors la cour avait eu le dessus, la mort du roi allait changer la donne. Les villes ne perdent pas cette occasion de remporter une nouvelle bataille dans cette longue et âpre lutte. Elles engagent un grand procès qui met en cause les conseillers et les courtisans, dont Metge. De très lourdes charges pèsent sur l’auteur du « Rêve » : corruption, trahison et outrage au roi. Le frère de Jean Ier, Martin Ier, met un terme à cette affaire lorsqu’il monte sur le trône et il acquitte l’ensemble des accusés. Metge retrouve même son poste de secrétaire royal en 1405.

Dans Le Rêve, Jean Ier explique qu’il n’est pas en enfer, mais au purgatoire, sur la voie du salut. L’œuvre se présente sous la forme d’un dialogue entre Bernat – alter ego de l’auteur –, le roi Jean Ier, Orphée – le personnage de la mythologie classique capable d’amadouer les fauves – et Tirésias – autre personnage mythologique qui, malgré sa cécité, peut prédire l’avenir. Dans le premier des quatre livres du Rêve, Bernat et Joan Ier parlent de l’immortalité de l’âme. Bernat avance des arguments épicuriens (une hérésie à l’époque) qui sont systématiquement contrés par Jean. Cette première partie a sans doute une visée morale. Le deuxième livre, en revanche, est plus politique, puisque le roi explique la raison pour laquelle il est au purgatoire. Il convient de noter la justification métalittéraire du Rêve, Jean demandant à Bernat de coucher par écrit ce dialogue pour faire connaître sa situation. Bernat Metge l’écrit entre 1396 et 1399, et certains auteurs affirment qu’en réalité, avec Le Rêve, le secrétaire royal, victime de graves accusations après la mort du monarque, cherche à s’innocenter.

Dans le troisième livre, Orphée fait son apparition et raconte son histoire d’amour. L’autre personnage mythologique, Tirésias, le sermonne et reproche à Bernat de mettre l’amour d’une femme au-dessus de tout. Tirésias ayant été une femme dans le passé, il peut se permettre de les invectiver. Le dernier livre du Rêve s’amorce sur un éloge des femmes en se référant aux grandes dames de l’Antiquité et à six reines catalanes. Après une nouvelle discussion avec Tirésias, Bernat s’en prend aux hommes. Le ton de ce quatrième livre est délibérément humoristique. Finalement, Tirésias conseille à Bernat de n’aimer que Dieu et l’écrivain se réveille triste et affligé.

La grande oeuvre de Metge est polyédrique dans sa forme et sa signification, et on peut donc en faire des lectures et des interprétations diverses. On a pu y voir aussi bien une tentative politique de disculpation qu’une rétractation, Metge reniant l’épicurisme et se convertissant. De toute évidence, il y a dans le texte de nombreux indices prouvant le contraire. Après tout, c’est le lecteur qui assiste au dialogue entre Bernat, le roi et les figures mythologiques, et c’est lui qui en tire ses propres conclusions.

Quoi qu’il en soit, l’usage de la première personne fait de Metge une des premières personnalités intellectuelles de notre pays à avoir utilisé l’écriture pour son prestige personnel. Mais ce procédé peut semer la confusion entre l’argument et la biographie de l’auteur. Tout au long du texte, le secrétaire royal de Jean Ier s’appuie sur de très nombreuses sources, ce qui invite à s’interroger sur le courant dans lequel Metge se situe. On ne peut le qualifier d’humaniste, attendu que son oeuvre n’étudie pas et n’interprète pas les textes anciens comme le font les humanistes italiens, mais il puise dans la tradition classique et scolastique (Virgile et Ovide, les pères de l’Eglise, la littérature de chancellerie, Dante et Pétrarque). Et, en définitive, Bernat Metge a élevé le style et la prose à la hauteur des classiques plus que tout autre écrivain catalan médiéval.