Emporion (Empúries)

Empúries est le seul gisement archéologique de la péninsule Ibérique où l’on trouve des vestiges d’une ville grecque, Emporion, et d’une ville Romaine, Emporiae. Les « noucentistes » ont sauvé Emporion de l’oubli en 1908 et on a pu grâce aux différentes fouilles connaître l’architecture, l’urbanisme et le commerce de cette « polis » grecque.

Les premiers Grecs qui se sont établis à Sant Martí d’Empúries, au début du VIe siècle av. J.-C., étaient des commerçants de Phocée (Foça, Turquie) ou de la colonie de Massalia (Marseille, France) qui est aussi une fondation phocéenne, mais antérieure à celle d’Empúries (600 av. J.-C.). Ce lieu était déjà occupé depuis l’époque du bronze final (IXe siècle av. J.-C.) par des habitants indigènes, qui au cours du VIIe siècle av. J.-C. avaient établi des contacts avec des commerçants orientaux. Géographiquement, cette colonie était située sur un petit isthme qui fermait au nord une petite baie naturelle apte aux activités portuaires et qui a aujourd’hui disparu.

Quelques années après la fondation de Sant Martí, que les anciens ont eux-mêmes appelé Palaiapolis (ville vieille), les Grecs se sont installés au sud de la baie portuaire dans le secteur connu sous le nom de Néapolis (ville nouvelle). Ces deux noyaux urbains ont formé la ville d’Emporion (nom qui en grec signifie « marché » ou « lieu de commerce ») dans le but de commercer en empruntant la route créée par les Phocéens pour accéder aux ressources minières de la région tartessienne, au sud de la péninsule Ibérique. Les autres comptoirs grecs situés sur cette route auxquels les écrivains classiques font référence, comme Mainake (Malaga) ou Hemeroskopeion, Alonis et Akra Leuke (sur le littoral de l’actuel « País Valencià »), n’ont pas pu être attestés par l’archéologie.

En 1908, la Junta de Museus de Barcelona, sous la direction de Josep Puig i Cadafalch et avec le soutien politique d’Enric Prat de la Riba, a entrepris la récupération institutionnelle d’Empúries. Les « noucentistes » ont donc sauvé de l’oubli Emporion, la « polis » grecque la plus occidentale qu’on connaisse en Méditerranée. C’est par le biais de cette ancienne ville grecque que l’on peut appréhender l’influence exercée par les commerçants orientaux sur les communautés indigènes du premier âge du fer. Cette influence permettra la création de la culture ibérique. Les fouilles en extension réalisées depuis 1908 dans le secteur de la Néapolis ont permis de connaître l’architecture et l’urbanisme de la « polis », qui s’est conservée comme telle jusqu’à l’époque romaine. Parmi ses structures urbaines, on remarque ses équipements commerciaux et politiques (ensemble agora/stoa) et ses sanctuaires religieux, comme celui du dieu de la Médecine, Esculape, dont la statue, trouvée en 1909, est le seul exemple de sculpture grecque d’époque hellénistique (IIe siècle av. J.-C.) de la péninsule Ibérique.

Les fouilles ont aussi permis de documenter l’activité commerciale de la ville. On a récupéré une série de produits manufacturés provenant de la Méditerranée orientale et centrale qui arrivaient dans son port (céramiques, jarres de parfum, bronzes, bijoux …). Emporion a aussi été la première ville à avoir battu monnaie dans la péninsule Ibérique, comme le démontrent ses émissions en argent à partir du milieu du Ve siècle av. J.-C. On a aussi clairement documenté l’usage commercial de l’écriture, sur des supports en plomb, à partir de la fin du VIe siècle av. J.-C. C’est aussi par Emporion qu’ont pénétré d’autres manifestations de la culture grecque qui n’ont pas laissé de trace matérielle, comme le théâtre, la musique, la poésie, la philosophie ou la danse.

Tout au long de son histoire, Emporion a entretenu d’intenses relations avec les colonies grecques de la Grande-Grèce et avec Athènes, comme le montre l’accroissement, à partir du début du Ve siècle av. J.-C., des productions attiques et sud-italiques, sans oublier ses liens étroits avec Massalia. Ces relations commerciales ne se sont pas limitées à l’univers culturel grec. Les fouilles ont montré la forte relation commerciale d’Empúries avec le monde punico-ébusitain et l’intégration des Indikètes, les habitants ibériques de la région de l’Empordà, non seulement à la vie de la cité, comme le démontrent les divers graffitis en écriture ibérique réalisés sur des vases attiques trouvés à la Néapolis, mais aussi au réseau commercial d’Emporion, comme en témoignent les lettres commerciales d’Empúries et de Pech Maho. L’hypothétique ville ibérique d’Indika, qui selon les sources classiques se trouverait à côté d’Emporion, n’a pas encore été localisée. Ce n’est pas un hasard si le port grec d’Emporion a servi à l’armée romaine de base de pénétration dans la péninsule Ibérique en 218 av. J.-C., dans le cadre de la Deuxième Guerre punique, ce qui a entraîné la conquête et la romanisation de l’Hispanie. Durant le IIIe siècle av. J.-C., les commerçants italiques distribuaient déjà leurs produits par le biais des intermédiaires emporitains et avaient donc une connaissance préalable des caractéristiques du territoire et de la situation stratégique de la ville.

Après la Seconde Guerre punique et la division de l’Hispanie en deux nouvelles provinces romaines, l’Hispanie citérieure et l’Hispanie ultérieure, éclate en 197 av. J.-C. une importante révolte des Indikètes contre la politique fiscale de Rome. En 195 av. J.-C., une armée romaine, sous le commandement de Marcus Portius Caton, débarque à nouveau dans le port d’Emporion pour réprimer la rébellion. Après avoir repris la situation en main, les Romains implantent un camp militaire permanent (praesidium) tout en haut de la colline empuritaine. Il est à l’origine de la ville romano-républicaine d’Empúries, créée dans la première moitié du Ier siècle av. J.-C. sur 22,5 hectares. Rome assurera l’indépendance politique et administrative de la ville grecque d’Emporion, jusqu’au dernier quart du Ier siècle av. J.-C. et créera le municipium Emporiae. Empúries reste vivante au cours de l’époque romano-impériale (Ier-IIIe siècle). Elle devient un siège épiscopal à l’époque tardo-antique (IVe-VIIe siècles), elle est la capitale du comté carolingien et du comté catalan médiéval d’Empúries jusqu’au XIe siècle et elle donnera naissance au bourg de l’Escala au XVIe siècle.

À l’heure actuelle, Empuries est l’un des sites du Museu d’Arqueolgia de Catalunya, un organisme qui dépend du ministère de la Culture et des Médias de la Generalitat de Catalogne. Ce site a commémoré en 2008 le centenaire de sa récupération institutionnelle et est devenu l’un des centres les plus importants de recherche, conservation et diffusion du patrimoine archéologique de la Catalogne.