Francesc Eiximenis et Arnau de Vilanova

L’alimentation est une question de premier ordre pour la société catalane médiévale. Certains penseurs et intellectuels de l’époque ont écrit différentes oeuvres visant à réfléchir sur les habitudes alimentaires. Francesc Eiximenis le fait d’un point vue moral, et Arnau de Vilanova, dans une perspective médicale.

Francesc Eiximenis (Girona, 1330 – Perpignan, 1409), membre de l’ordre franciscain et écrivain, écrit plusieurs livres et traités de type moraliste. Sa formation intellectuelle est intense : il étudie dans certaines des meilleures universités européennes du moment comme Oxford, Paris, Cologne et Rome et il obtient le diplôme de maître en théologie à l’Université de Toulouse. Eiximenis sera le confesseur de Joan Ier et Maria de Luna, monarques de la Couronne d’Aragon, et fera partie du Conseil municipal de la ville de Valence. Au début du XVe siècle, le Pape Benoît XIII le nomme évêque d’Elne. Mais il ne pourra jamais exercer cette charge, car il meurt en chemin vers sa nouvelle destination.

Eiximenis est un auteur prolifique qui laissera une œuvre littéraire très vaste. L’un de ses projets les plus ambitieux est Lo Crestià [Le Chrétien]. À l’origine, cette oeuvre devait comprendre treize volumes, mais seuls quatre ont vu le jour : le Primer [Premier], Segon [Second], Terç[Tiers] et Dotzè [Douzième]. Ces livres sont formés d’une série de traités qui visent à divulguer auprès du public les piliers fondamentaux du christianisme. Sa prose facile à comprendre et la diversité de ses thématiques ont transformé ce franciscain en l’un des plus grands représentants de la littérature et de la culture catalanes médiévales.

Parmi le grand éventail de sujets abordés par Eiximenis, l’un des plus importants est sans doute la relation de l’homme au boire et au manger. Ses théories sur cet aspect de la vie quotidienne de la société de l’époque se trouvent dans le volume Terç del Crestià. Eiximenis réfléchit sur la bonne tenue à table en insistant sur une série de normes et de conseils rassemblés dans le manuel Com usar bé de beure e menjar [Comment bien user du boire et du manger].

Au fil des 47 chapitres, l’auteur parle des règles élémentaires pour une bonne ambiance à table. Il aborde cette question selon différents points de vue, notamment celui de la différenciation sociale. Eiximenis assure que les normes et les comportements sont déterminés par le rang social. Il demande aux ecclésiastiques de ne pas faire d’excès et de ne pas dépasser les bornes dans la consommation d’aliments et de vin. L’énoncé du chapitre X est assez clair : « Com persones ecclesiàstiques se deuen fort guardar de embriaguea. » [Comment les personnes ecclésiastiques doivent fortement se garder de l’ébriété]. En outre, il cite des documents des Saintes Écritures qui parlent du mauvais usage du vin et de ses terribles effets pour justifier sa position : « Lot, embriach, emprenyà dues filles sues (Genesis IX), o el cas de Holoffernes, príncep de la cavalleria de Nabucodenosor, embriach, fo degollat (Judith XIII) » [Lot, ivre, engrossa deux de ses filles (Genèse, IX), ou le cas de Holopherne, prince de la cavalerie de Nabuchodonosor, ivre, qui fut décapité (Judith, XIII)].

Précisément, l’ébriété et la démesure dans la consommation du vin est l’un des aspects que le frère de Girona aborde le plus dans son oeuvre. Il y consacre pas moins de 17 chapitres exclusifs. En outre, nous savons que le vin était, avec le pain, un des piliers de base de l’alimentation médiévale. Il attire l’attention sur les grands dommages causés par l’ébriété, notamment la prolifération des bagarres et la perte de jugement : « Els hòmens irats e fellons que són embriachs de ira, car ací criden e brugen com si havien massa begut » [Les hommes fâchés et félons qui sont ivres de colère, crient beaucoup et rugissent comme s’ils avaient trop bu]. Il décrit parfaitement les effets de l’excès de vin sur l’élocution : « La embriaguea percut la lengua, axí que l’hom no pot bé formar ço que vol dir, ne diu ço que volrria, cant és embriach, e si vol dir ‘ca’ dirà ‘carn’, e si vol dir ‘olla’ dirà ‘ampolla’, e semblants misèries » [L’ébriété frappe la langue, ce pourquoi on ne peut bien former ce qu’on veut dire, ni dire ce qu’on voudrait, quand on est ivre, et si on veut dire « ca » on dit « carn », et si on veut dire « olla » on dit « ampolla », et autres misères].

Un autre aspect intéressant de l’oeuvre d’Eiximenis est comment il juge la façon de manger des Catalans. Le titre du chapitre est assez révélateur : « Com catalans menjen pus graciosament e ab millor manera que altres nacions » [Comment les Catalans mangent plus gracieusement et avec de meilleures manières que d’autres nations]. Il examine les différentes coutumes à table des « castellans, portogalesos, ffrancesos, ytàlichs, alamanys i englesos » comparé aux Catalans et en donne 13 raisons. Il compare notamment la quantité de nourriture, la manière de couper la viande, la quantité de vin et le type de boisson ingérée, si l’on mange assis ou debout, et les nombres de fois où l’on mange chaque jour. Exemple parlant et curieux, la onzième raison, qui aborde le vêtement et les problèmes qu’il pose quand on mange : « Altres nacions cant menjen meten les mànegues, que porten longues, fins en la escudella, axí com franceses e alamanys, e·ls castellans mostren los braços nuus; mas catalans no fan axò ne allò » [D’autres nations, quand elles mangent, mettent leurs manches, qu’elles portent longues, jusque dans la marmite, comme les Français et les Allemands, et les Castillans montrent leurs bras nus ; mais les Catalans ne font ni une chose ni l’autre]. Et il est scandalisé quand il voit que les dames castillanes et portugaises montrent « les anques nues car les lura faldes són fort curtes » [les jambes nues car leurs jupes sont très courtes], et il considère que « les quals coses de veure són incompetents a aquell qui menja » [ces choses ne sont pas bonnes à voir pour celui qui mange].

Autre auteur très prolifique de l’époque médiévale : Arnau de Vilanova (Valence ?, 1238 – Gênes, 1311). Vilanova s’attache surtout aux aspects médicaux de l’alimentation et applique des méthodes et des références d’autres cultures. Sa grande source d’inspiration, ce sont les auteurs de traités arabes.

Ce médecin et alchimiste catalan est un fin connaisseur des cultures juive et arabe. Détenteur en 1260 du titre de maître en médecine de l’Université de Montpellier, il voyage à travers l’Europe et acquiert une grande réputation comme médecin. Il est le médecin personnel du roi Pere II d’Aragon et de ses descendants et il soigne le pape Benoît XI.

Il écrit de nombreux ouvrages sur la médecine, l’un des plus importants étant le Regimen Sanitatis ad regum Aragonum (1308), qui allait être un guide médical pour Jaume II, roi de la Couronne d’Aragon. Dans ce livre, Arnau de Vilanova dispense toute une série de recommandations au monarque sur son alimentation. Il le conseille sur ce qu’il doit manger pour éviter des problèmes de santé. Il se montre très incisif quant à la consommation abusive de viande, qui peut selon lui provoquer diverses maladies. À cette époque, la viande est un aliment apprécié, mais tout le monde ne peut pas en manger souvent. La viande est chère, mais les classes sociales privilégiées en consomment beaucoup, ce qui entraîne un excès de poids, des maladies cardiovasculaires et de l’hypertension.

Regimen Sanitatis ad regum Aragonum  est un guide médical très exhaustif, qui est dédié directement au roi et s’adapte à ses conditions physiques. Il présente même un plan alimentaire pour combattre certaines des maladies dont souffre le monarque, comme les hémorroïdes. La précision du Regimen Sanitatis est telle qu’il en arrive à formuler les conditions hygiéniques qui doivent valoir à la cour, au bain, à table, selon le lieu où s’installe le cortège royal dans ses voyages à travers le royaume d’Aragon.