Groupes festifs

Les groupes festifs ont plusieurs siècles d’histoire. Alors qu’au XVIIIe siècle c’étaient les municipalités ou les confréries qui se chargeaient des fêtes, depuis les années 1980, de nouvelles associations sont apparues, soucieuses de réinvestir la rue comme espace d’expression et de revitaliser le riche répertoire festif. Aujourd’hui, les associations festives jouent un grand rôle dans la vie des citoyens.

Les grandes fêtes patronales du pays (« festes majors ») ne pourraient avoir lieu sans l’existence des associations festives et des « colles », groupes qui consacrent des efforts considérables à organiser certains de leurs événements principaux. Des groupes désireux d’organiser leurs propres manifestations et de se mesurer les uns aux autres participent aux manifestations traditionnelles des fêtes ou apportent des innovations. Ces groupes réunissent toutes sortes de citoyens et constituent des références identitaires très proches.

Dans la plupart des localités catalanes, il existe de nombreux groupes festifs qui, officiellement, préservent des traditions multiséculaires mais qui, dans la pratique, sont assez différents de ceux de nos ancêtres. De nombreuses fêtes patronales possèdent tout un répertoire d’imagerie populaire (« castells », danses ou diables qui se produisent dans les rues, accompagnent les autorités dans leurs parcours rituels, ouvrent les cortèges ou montrent leur savoir-faire sur les places. Le répertoire folklorique de nombreuses fêtes patronales est hérité des processions des festivités du Corpus Christi médiéval et des cérémonies urbaines célébrant les événements politiques et religieux.

Jusqu’au XVIIIe siècle, c’étaient les communes ou les confréries de métiers (guildes) qui se chargeaient des événements festifs. Mais la fin du système des guildes a entraîné la disparition d’une grande partie de ce répertoire. Toutefois, les mairies en ont conservé certains éléments, comme les géants ou les « capgrossos », qui étaient promenés par des employés municipaux ou des gens de classes sociales défavorisées, embauchés à bas prix. C’étaient aussi les mairies qui embauchaient la plupart des groupes de « castellers », « bastoners » ou de danse. Dans certaines villes, on a même conservé des danses liées à des paroisses, des confréries ou des quartiers. Cette situation a perduré tout au long du XIXe siècle et jusqu’à la fin du XXe.

D’autre part, des groupes d’âge, surtout de jeunes gens, dirigés par des maîtres ou administrateurs, organisaient nombre de célébrations et s’occupaient des frais de la fête. Une façon d’obtenir de l’argent était de gérer les ressources, par exemple en vendant aux enchères le droit d’ouvrir la danse. Des confréries, comme celles dédiées à la Vierge du Rosaire ou au saint patron du village parrainaient ces activités, mêlant les objectifs pieux, sociaux et ludiques. Certaines de ces associations ont survécu jusqu’à aujourd’hui.

Depuis les années 1980, de nouvelles associations, souvent constituées de jeunes gens désireux de participer à l’organisation de la fête et de réinvestir la rue comme espace d’expression, ont fait revivre ce riche répertoire festif. Les groupes festifs des dernières décennies du XXe siècle présentaient toutefois une composition sociale très différente et jouissaient de quelque chose de radicalement nouveau : leur valeur aux yeux de la communauté. En quelques années, et dans de nombreuses localités, porter un géant ou faire le diable a cessé d’être un travail occasionnel mal payé pour devenir un motif de prestige, lié à la préservation du patrimoine culturel ou à la dynamisation festive de la communauté.

C’est ainsi qu’ont commencé à surgir à travers le pays des centaines de groupes et d’associations. Un processus qui a duré, avec des hauts et des bas, jusqu’à maintenant. Ce mouvement associatif considérable, aujourd’hui regroupé en fédérations et coordinations, a créé de nouveaux modèles de fête. Le recrutement de groupes étrangers ou les rassemblements de différents groupes lors d’un même événement, pour donner plus de solennité à une fête, étaient assez fréquents par le passé. Toutefois, il existe aujourd’hui une pléthore de rencontres thématiques, un solide réseau d’échanges, nécessaire à la fois pour donner de la substance à la fête et pour assurer l’existence de ces groupes festifs. Un mouvement associatif qui a besoin d’activités, au-delà des interventions sur place, pour motiver ses membres.

Les géants en constituent un exemple très clair. La création de groupes de porteurs dans les villes et villages où les géants ont une longue tradition a représenté un changement très sensible, ces figures étant très marquées par leur identité locale. De nouveaux géants et de nouveaux groupes ont émergé, des rencontres massives ont été organisées et des défis autrefois impensables ont surgi, comme faire monter les géants au sommet des montagnes.

Les « capgrossos », ou nains, sont des figures dotées d’une personnalité bien enracinée dans certains endroits, mais ils constituent aussi, surtout depuis leur fabrication en série, un moyen, dans d’autres localités, pour intégrer les plus jeunes à la fête. Les fêtes ont également recours à de nombreuses figures du bestiaire. Les plus communes, historiquement, sont les dragons, les aigles et les mules. Le dragon, qui est lié à l’enfer, peut rejoindre les groupes de diables, mais il a souvent sa propre association de porteurs. L’inclusion fréquente de « correfocs » à de nombreuses fêtes patronales a favorisé l’apparition d’animaux de feu de toutes sortes, puisés dans les légendes locales, la mythologie ancestrale et la créativité d’aujourd’hui.

L’aigle est la figure festive la plus marquante du bestiaire et il a une fonction protocolaire, puisque, dans de nombreuses localités, on lui a accordé une série de privilèges, comme porter la couronne, occuper une place de choix dans les cortèges ou danser dans l’église et devant les autorités, et qu’il est investi de la digne mission de représenter la population. Par conséquent, en maints endroits, les aigles appartenaient et appartiennent encore à la municipalité.

Le lion, qui figurait déjà dans les processions festives de l’époque médiévale et moderne en tant qu’incarnation de la force et du pouvoir, est un autre élément du bestiaire ayant une longue tradition dans le pays. Toutefois, ces dernières années, le répertoire des figures s’est remarquablement étendu : sangliers, hippocampes, truies, poules, coqs, dindons, hiboux, ânes, vautours… Certains groupes ont construit des animaux en rapport avec le nom ou les légendes de la localité.

On a également fait revivre ou recréé de nombreuses danses qui appartenaient à l’ancien répertoire festif. On peut constater la croissance des groupes de « ball de bastons » [danse de bâtons], la danse la plus ancienne parmi celles qu’on danse encore en Catalogne – elle est documentée depuis le XIIe siècle et pourrait venir d’anciens rites agricoles ou des préparatifs de guerre. Ou encore les danses qui représentent des affrontements, que ce soit entre les musulmans et les chrétiens (dans les « balls de Cavallets », connu à d’autres endroits sous le nom de « balls de Turcs i Cavallets », ou « balls de Galeres ») ou entre le bien et le mal en général, comme les danses de diables, référence historique de nombreux groupes de feu d’aujourd’hui.

D’autres danses ont un caractère parathéâtral, elles racontent des histoires et font appel à la parole. Com la danse de Serrallonga, celle de Mossèn Joan de Vic, les « moixigangues » de la Passion … Il y a des danses qui se rapportent à des moments particuliers de l’année, comme la danse « de Cercolets » (marquant l’arrivée du printemps), la danse « de Gitanes » (en rapport avec l’arbre de Mai) ou celle « de Prims », probablement liée au Carnaval. Et enfin, il y a les danses axées sur l’exercice de la force, la dextérité et l’équilibre : les danses de Valenciens et les « castells ».

Les « colles castelleres » sont aussi l’un des grands phénomènes associatifs de ces dernières décennies, non seulement pour leur diffusion au-delà de leur domaine traditionnel – Camp et Penedès –, mais encore parce qu’elles rassemblent, de façon plus ou moins permanente, une bonne partie de l’année, des gens de tous âges qui participent aux répétitions et aux spectacles, dans leur localité et au-dehors.

Enfin, il existe des groupes qui soutiennent d’autres éléments de la fête, comme les « campaners » [carillonneurs], qui ont recueilli le savoir-faire des anciens carillonneurs de métier et le mettent en pratique pour annoncer l’événement et en ponctuer les moments forts. Un autre groupe important est celui des musiciens qui, bien qu’ils interviennent souvent de façon semi-professionnelle, créent des écoles et s’organisent pour assurer que la fête aura un nombre suffisant d’instrumentistes et une bonne qualité musicale.

Le tissu associatif est désormais présent dans de nombreuses fêtes tout au long de l’année. Si les fêtes patronales ont favorisé les rencontres de géants, de « bastoners », de diables et autres groupes festifs, celles de la Semaine Sainte ont fait émerger des réunions de groupe d’« armats » [armés] et de Pâques, ainsi que les groupes de « caramelles ». Les « armats », « manaies » ou « estaferms », qui représentent les soldats romains participant à la crucifixion, reflètent la vision populaire de ces personnages à travers le temps, et c’est ainsi que si, par le passé, on recyclait pour l’occasion des vêtements et des instruments militaires obsolètes, tels que casques, lances et uniformes, on utilise aujourd’hui des armures, sous l’influence manifeste de l’esthétique cinématographique.

Les « caramelles », surgies en Vieille Catalogne, constituent une pratique du chant propre à la période pascale, avec un répertoire alliant la thématique religieuse, comme les louanges à la résurrection du Christ et à la Vierge, et les sujets profanes, comme les chansons de fiançailles et les odes au printemps, qui se sont enracinés dans le pays tout en se transformant. S’il s’agissait autrefois de groupes d’hommes, surtout des jeunes gens, il y a aujourd’hui, un peu partout dans le pays, des chorales mixtes, dont les membres sont principalement des personnes plus âgées.

On pourrait citer de nombreux exemples. Les associations jouent un rôle de plus en plus actif dans la conception de la fête et créent de nouveaux événements : rassemblements thématiques, foires régionales, nuits ou repas de fête qui soudent les collectifs et se donnent à voir à la société. Au-delà de la fête spécifique qui les motive, les associations festives influent aussi sur la vie des gens, comme un outil de participation qui projette la présence de leurs membres dans les affaires quotidiennes et favorise la collaboration à d’autres événements. Souvent, les personnes qui font partie d’un groupe de fête patronale sont elles-mêmes le noyau dynamique d’un groupe de carnaval ou participent collectivement à la Semaine Sainte.