Joan Lluís Vives i Marc

L’humaniste du XVIe siècle prônait l’idéal d’une vie devenue digne par la liberté apprise chez les Grecs et les Romains, idéal qu’il manifestait avec ses idées et ses propositions. Joan Lluís Vives i Marc en fut l’un des maîtres les plus renommés, les plus admirés et même les plus imités.

Il est né à Valence en 1493 ou en 1494 – même si la date communément admise de sa naissance était, il y a encore peu de temps, 1492. Fils de Lluís Vives Valeriola et de Blanquina Marc Maçana, des familles de « conversos » [convertis au christianisme] qui payèrent un lourd tribut à l’Inquisition : un frère de son grand-père paternel, ses grands-parents maternels et même son père en ont été victimes; de plus, sa mère fut brûlée en effigie parce qu’elle était déjà décédée. Il est allé à l’école et est passé par l’Université de Valence pendant les premières années de sa création. Avant de finir ses études en 1509, déjà orphelin de mère, il partit afin de les poursuivre à Paris pour ne plus jamais revenir à Valence. Sa vie en dépendait. Mais il ne manqua jamais non plus d’ajouter à son nom, dans les livres qu’il publiait, Valentini, [de Valence]. Il s’établit à Bruges, où il se maria en 1524 à Margarida Valldaura, de famille juive valencienne exilée de la Couronne d’Aragon, comme beaucoup d’autres venant des royaumes hispaniques. Il enseigna à Paris, à Louvain et à Oxford. En Angleterre il fut l’ami de Thomas More, du cardinal Wosley et aussi, pendant quelques années, de Henry VIII et de la reine Catherine d’Aragon. Aux Pays-Bas il fréquenta Erasme de Rotterdam et l’intime Frans Cranewelt et Adriaan Floriszoon, le futur pape Adrien VI. Guillaume Budé ou le castillan Francisco de Vergara et le reste des grands humanistes d’alors figurent également parmi ses amis. Cette constatation nous permet de rappeler le rapport qu’il établit avec les grands penseurs humanistes, personnalités qui dépassaient le monde médiéval et qui ouvraient les portes au monde moderne.

Vives en fait partie parce qu’il estime le latin un outil de récupération culturelle et de maîtrise de la dignité humaine, en même temps qu’il instruit dans les valeurs éthiques héritées de la Grèce, de Rome et des religions juive et chrétienne. Pour lui, c’est la langue que les enfants apprendront après avoir été scolarisés dans celle qu’il appelle « vernacula et patria », c’est-à-dire celle du pays. Qui plus est, il offre un modèle de leçon consistant en un grand nombre de dialogues, Exercitatio lingae latinae [Pratique de la langue latine]. Il écrit en recréant le style de Cicéron et publie même une étude sur l’art de composition des lettres, surtout les lettres publiques. Il s’agissait d’une forme littéraire que les humanistes actualisèrent pour transmettre leurs idéaux,  De conscriptis epistolis [Comme rédiger des lettres]. Il traduit du grec au latin Areopagitica oratio [Discours aréopagitique] et Nicocles [Nicoclès], d’Isocrate, textes de contenu politique, car celui-là fut toujours le sujet de fond dans ses propres écrits. Et il fait des commentaires profonds de trois œuvres admirées par les humanistes : La Cité de Dieu, de saint Augustin – à la demande de son ami Érasme – ; Le Songe de Scipion, de Cicéron, et les Bucoliques, de Virgile.

Vives est un modèle de penseur constant depuis sa toute première œuvre In pseudodialecticos [Contre les faux dialecticiens], où il met en évidence que les subtilités dans le raisonnement et dans les démonstrations ne sont pas toujours porteuses de la véritable connaissance. Il propose de revenir au langage clair des classiques et au parler pratique des gens de la rue pour récupérer l’authentique sens commun au moment d’argumenter. Il édite De initiis sectis et laudibus philosophia [Du commencement des écoles et louanges de la philosophie], qui est « l’abrégé des bonnes habitudes et du bon gouvernement public et privé », ainsi que de petits livres instructifs pour tout le monde comme les œuvres : Ad sapientiam introductio [Introduction à la sagesse] et Satellicia [La garde de l’âme]. De même dans d’autres, où il nous donne sa conception de l’homme : le seul être de la nature qui, à cause de son orgueil, a voulu aller au-delà de ses propres limites intellectuelles et morales et se voit maintenant enfermé dans le péché. Vives interprète l’homme d’un angle de vue chrétien et affirme que par la liberté, à l’imitation du Christ, il peut à nouveau récupérer sa dignité et son destin. Une chance consiste à mener une existence en harmonie avec le monde dans cette vie et ensuite la vie éternelle en Dieu. Sa vision chrétienne, en plus d’orienter la conception philosophique et psychologique qu’il a de l’homme, l’a poussé à rédiger quelques œuvres proprement religieuses, comme un commentaire des sept psaumes pénitentiels et du Notre Père, Meditationes in septem psalmos paenitentiales et Commentarius in orationem dominicam, et une de plus doctrinale, De veritate fidei christianae [De la véritable foi chrétienne].

Pour Vives, l’homme se définit essentiellement comme un être social et atteint sa plénitude seulement au sein de la société dans la mesure où il participe comme artisan de la concorde, qui génère une action éthique et de prospérité à travers le travail. Dans cet aspect, il fut alors et il reste encore l’une des voix les plus clairvoyantes qui indique le bon chemin pour la cohabitation humaine. Pendant ces années du premier tiers du XVIe siècle, l’Europe baignait dans le sang à cause des guerres entre l’empereur Charles V d’Allemagne, les princes et les nobles de ce pays, le roi François Ier, ce à quoi il ajoutait l’intervention de la papauté de Rome favorisant les uns ou les autres. La vision aiguisée des problèmes et sa sensibilité en faveur de la paix lui firent prendre la plume et il ne cessa d’adresser des lettres publiques au confesseur du roi anglais Henry VIII, l’évêque Longrand, et pour deux fois au monarque lui-même. Aussi envoya-t-il au pape Adrien VI, l’épître De Europae statu ac tumultibus [La situation et les désordres de l’Europe]. Il consacra à l’empereur Charles V d’Allemagne le De concordia et discordia in humano genere [La concorde et la discorde dans le genre humain] et encore, sous la forme littéraire d’un dialogue pour mieux remuer les consciences, le De Europae dessidiis et bello turcico [Les divisions de l’Europe et la guerre turque]. De ceux-ci et d’autres textes il s’ensuit que, pour Vives, l’excellent gouvernant n’est point celui qui a le plus de pouvoir, mais celui qui a le plus de sagesse : qui agit avec raison, sérénité, justice, prudence et libéralité ; ayant une maîtrise de lui-même pour devenir un exemple de vertu pour autrui. Dans ce contexte Vives a le courage d’imprimer que « l’on ne peut appeler ni l’un ‘catholique’ (Charles V), ni l’autre ‘le très chrétien’ (François Ier), ni le troisième ‘défenseur de la foi’ (Henry VIII), s’ils n’accomplissent pas leurs obligations chrétiennes : faire le bien, aimer, ne pas faire le mal, être utiles jusqu’au bout. Sans charité il n’y a pas de christianisme ni, évidemment, de paix en Europe ».

Vives est aussi le maître qui comprend la profondeur des croyances religieuses authentiques et le danger de les suivre aveuglément. Du coup c’est un chrétien critique qui réclame une réforme du christianisme en profondeur. Pour lui, l’espace de son activité intellectuelle, c’est l’Europe, une Europe unie d’abord par la paix entre chacun de ses royaumes chrétiens. Si l’Europe, dit-il, est et doit continuer à être une unité de culture, elle ne peut pas se nourrir de guerres de religion. Devant la scission que l’on voyait déjà poindre créée par le luthéranisme, il demanda avec insistance un concile général pour que tout y soit examiné ; toutefois, seulement l’essentiel fut confirmé et le reste fut abandonné aux interprétations de chaque école. On ne l’écouta pas. Le concile arriva cinq ans après sa mort, ses directives furent reléguées et la séparation des protestants s’accomplit.

Vives est le citoyen préoccupé principalement par le bien commun dans les années postérieures aux mauvaises récoltes aux Pays-Bas de la troisième décennie du XVIe siècle, quand de grandes multitudes émigrent vers les villes. Les autorités cherchent la manière d’y accueillir ces gens et lui, comme penseur engagé, écrit le De subventione pauperum [De l’assistance aux pauvres]. Un livre autour de la pauvreté, de ses causes et conséquences et comment y faire face à Bruges. Il se transforma bientôt en une œuvre traduite et adaptée à beaucoup de lieux. Sa proposition n’est pas seulement une solution de charité chrétienne, mais d’obligation citoyenne. La ville doit organiser les services sociaux que la dignité de toutes les personnes exige, au moyen de l’offre de repas et d’hébergement mais, en demandant aussi au pauvre de travailler pour la communauté, s’il n’a aucun empêchement grave.

Joan Lluís Vives est l’éducateur perspicace qui sait et veut que tout le monde comprenne que l’éducation des enfants et des jeunes, des filles et des jeunes filles d’abord, reste le fondement indispensable pour la meilleure cohabitation citoyenne. Il rédigea, entre autres, le De institutione feminae christianae [L’Institution de la femme chrétienne] et le De ratione studii puerilis [Du système d’étude infantile], sans oublier l’un des ouvrages les plus remarquables, où il expose comment il faut réformer les enseignements que nous appellerions aujourd’hui universitaires, le livre De disciplines [Des disciplines], dédié à Jean III de Portugal.

À la fin du XVIIIe siècle, Gregori Maians fit une édition de presque toutes les œuvres en huit volumes.

Affligé par les maux sociaux qu’il voyait, vivant seulement dans l’espoir de sa foi chrétienne, il quitta ce monde le 6 mai 1540 à Bruges. Il fut inhumé en l’église Saint-Donatien, détruite au temps de la Révolution française et ses cendres furent dispersées. Il nous reste, cependant, sa parole libre, critique, lucide et compromise avec la dignité de l’homme, la paix sociale et la meilleure vision de l’unité de l’Europe.