La guerre civile. La révolution

Le soulèvement militaire du 17 juillet 1936 marque le début de la guerre civile, l’un des épisodes les plus meurtriers de l’histoire de la Catalogne. La Catalogne accueille des milliers de réfugiés et la population est victime de bombardements constants. L’issue du conflit se décide à la Bataille de l’Èbre, au cours de laquelle meurent 15 000 républicains.

Le 17 juillet 1936, dans les plaines du Maroc, il se produit un coup d’État militaire, avec le soutien majoritaire de l’armée et celui de différentes franges de la société. Ainsi commence l’une des épisodes les plus meurtriers de l’histoire de la Catalogne et de l’Espagne. La Catalogne est, en outre, l’un des principaux bastions du gouvernement légitime de la République.

Dans la ville de Barcelone, les putschistes se soulèvent le 19 juillet 1936. Mais la rébellion militaire est mise en échec par la résistance de la garde d’assaut, des Mossos d’Esquadra, des civils armés et par l’intervention ultérieure de quatre cents gardes civils. Le fiasco des séditieux permet aux ouvriers et forces vives de s’emparer de trente mille fusils, mitrailleuses et munitions à la Mestrança de Sant Andreu. C’est là un tournant décisif pour la révolution émergente. Les affrontements des 19 et 20 juillet font quatre cent cinquante morts et un millier de blessés.

Les premiers incidents maîtrisés, le président de la Generalitat, Lluís Companys, cohabite avec le nouveau Comitè Central de Milícies Antifeixistes (CCMAA), formé de cinq membres de la CNT-FAI, trois de l’ERC et de l’UGT et un du PSUC, de l’Unió de Rabassaires, du POUM et d’Acció Catalana. Le CCMAA allait envoyer les premières colonnes de volontaires sur le front d’Aragon et contrôler l’arrière avec des patrouilles. Le vide de pouvoir est comblé par les forces révolutionnaires. Il y alors des représailles politiques et sociales et des actes de vengeance contre les figures de la société traditionnelle qui vient d’être abolie.

Malgré la condamnation des dirigeants de la Generalitat de Catalogne et de membres de la CNT comme Joan Peiró, la répression exercée par certains éléments de la CNT-FAI va provoquer, selon les historiens Josep M. Solé et Joan Villarroya, environ 8 500 morts tout au long de la guerre. La plupart de ces victimes tombent pendant les quatre premiers mois. Cependant, si en juin 1937 les exécutions sont suspendues, l’été 1938 et pendant la retraite des troupes républicaines en janvier 1939, les assassinats commis par le camp républicain reprennent, dans une moindre mesure.

La Generalitat axe ses efforts sur la sauvegarde des vies, des bâtiments, des documents et des œuvres d’art. Pour ce qui est des personnes, le gouvernement catalan fournit un grand nombre de passeports aux secteurs aisés, aux ecclésiastiques et aux membres de partis politiques conservateurs, qui sont dans la ligne de mire d’une partie de la CNT-FAI. Des membres du gouvernement catalan, comme le ministre de la Culture Bonaventura Gassol et celui de l’Intérieur Josep M. Espanya, qui aident les personnes pourchassées vont être contraints de quitter le pays par peur des représailles. Le secteur le plus touché est l’Église (2 437 prêtres et religieux vont trouver la mort), suivi des membres de la Lliga Catalana (plus de 400 morts). Quelques-uns, fuyant cette situation, vont aller grossir les rangs du camp franquiste.

Le manque de coordination entre le CCMAA et la Generalitat, surtout dans le domaine des collectivisations, entravent leur action et la CNT-FAI décide alors d’occuper des postes de plus grande responsabilité au sein du gouvernement catalan. Quand elle y parvient, elle élimine le CCMAA.

Le 24 octobre 1936, la Generalitat approuve le décret de collectivisation et de contrôle par les travailleurs, selon lequel une entreprise ayant plus de 100 travailleurs sera automatiquement collectivisée ; si elle en a moins, c’est la majorité des travailleurs qui en décidera. Nombre de propriétaires, face aux agressions qu’ils subissent, choisissent de fuir et de sauver leur vie. L’abandon des usines facilite donc la collectivisation par les ouvriers.

Ce tableau social difficile est aussi accompagné d’une délicate situation économique. La Generalitat doit créer une industrie de guerre totalement inexistante. La crise la pousse à demander des avances à la Banque d’Espagne et un crédit à la Caixa de Pensions. Pour pallier ce déficit, le gouvernement catalan intervient dans de nombreuses entreprises et crée de nouveaux impôts. L’industrie textile est touchée par la crise, alors que la métallurgie et la chimie tirent des bénéfices du conflit. Il faut ajouter à tout cela que la guerre quadruple l’indice officiel des prix, alors que les salaires n’augmentent qu’à deux reprises.

Les constantes querelles entre les différentes formations de la Generalitat de Catalogne pour leur quota de pouvoir, ainsi que le cours de la guerre, rendent de plus en plus inextricable la situation politique et sociale. En témoignent, par exemple, les événements de La Fatarella en janvier 1937, quand cinquante paysans sont assassinés par les anarchistes parce qu’ils ont refusé la collectivisation de leurs terres. Cet affrontement n’a pas été empêché par les déficientes forces de l’ordre. De tels faits conduisent la Generalitat à créer un corps unique de sécurité et à dissoudre les patrouilles de contrôle.

Les tensions entre les composantes du gouvernement catalan atteignent leur point maximum lors des événements de mai. Le 3 mai 1937, obéissant aux ordres du ministère de l’Ordre public de la Generalitat, deux cents gardes d’assaut, avec l’aide des miliciens du PSUC, de l’UGT et d’Estat Català, vont échouer dans leur tentative de prendre, à Barcelone, le contrôle de la Telefónica, tenue pas la CNT-FAI avec le soutien du Partit Obrer d’Unificació Marxista (POUM).

Immédiatement, des barricades sont dressées et commence alors une guerre dans la guerre entre les forces républicaines elles-mêmes. En dépit des ordres de cesser les affrontements lancés par des leaders de la CNT et les ministres de la République, le POUM appelle ses membres à la révolte armée. Devant l’incapacité de la Generalitat à maintenir la sécurité, le gouvernement de la République décrète l’intégration du ministère de la Défense de la Generalitat. Le 6, on arrive à un accord selon lequel l’édifice de la Telefónica va être abandonné par les membres de la CNT, puis par la Garde d’Assaut. Mais cette dernière ne va pas remplir sa promesse et la police, avec des membres de l’UGT, va occuper le bâtiment.

Au matin du 7 mai, le gouvernement catalan accepte la proposition des syndicalistes : il n’y aura pas de représailles si les offensives s’arrêtent. Le même jour, après la fin des affrontements, arrivent à Barcelone, en provenance de Valence, trois mille gardes d’assaut qui prennent en charge l’ordre public.

Pendant ce temps, la guerre continue et la coopération, dans différents domaines, de la Catalogne avec l’ensemble de l’État républicain est de plus en plus intense. De trente à soixante mille soldats venant de Catalogne défendent Madrid et la région centrale de l’Espagne ; les mairies catalanes envoient dans la capitale, jusqu’en novembre 1937, de grandes quantités de vivres. Au fil de la guerre, la Catalogne est aussi une terre d’accueil des réfugiés républicains. Il va y en avoir un million en 1938. Cette fuite ne concerne pas seulement la population civile et militaire. Le Gouvernement de la République de Valence s’installe aussi à Barcelone. Cette autorité se distingue pendant cette période par la création du Servei d’Investigació Militar (SIM), lequel utilise des procédés illégaux qui vont coûter la vie à de nombreuses personnes accusées, parfois à tort, d’espionnage, trahison, désertion et marché noir.

À partir de 1938, les bombes pleuvent sur de nombreuses villes catalanes. Au total, il va y avoir 194 bombardements, qui vont causer le chiffre effarant de cinq mille morts. Des attaques indiscriminées, qui pour la première fois, n’ont pas de but militaire mais prétendent terroriser et démoraliser l’arrière républicain.

L’événement décisif pour l’issue de la guerre en Catalogne, puis en Espagne, est la Bataille de l’Èbre. Devant l’attaque imminente du général Francisco Franco sur Madrid, le gouvernement de la République mène sa pénultième offensive, avec la conquête éphémère de Teruel. La perte de ce territoire va permettre aux troupes nationales d’occuper, entre autres, Lleida et Gandesa. La situation étant critique, tous les hommes disponibles de quarante-cinq à dix-huit ans (le contingent du Biberon) sont mobilisés pour aller au front. Les troupes des deux camps entament une guerre d’usure, très meurtrière. Le camp républicain a 60 000 victimes (deux fois plus que le camp national), dont 15 000 morts, et subit une perte très lourde de matériel de guerre. Sa supériorité numérique, la destruction des ponts et l’aviation antirépublicaine permettent au camp rebelle de remporter cet affrontement décisif, et donc la guerre.