La ‘Renaixença’ et le romanticisme

Le romanticisme naît vers la deuxième moitié du XVIIIe siècle en Allemagne grâce à des littéraires et à des penseurs comme Goethe, Herder ou Schiller, et se prolonge jusqu’au début du XIXe siècle. Ce mouvement influence toutes les manifestations humaines et il est dans certains cas lié à des événements historiques, comme la Révolution Française (1789) et sa devise « liberté, égalité, fraternité ».

Vers la moitié du XVIIIe siècle, les romantiques font le premier pas pour passer au delà du modèle rationaliste. Le monde a changé. La révolution industrielle, qui éclate en Angleterre, en France et sur le reste du continent, génère une nouvelle division sociale qui fait que la plupart des villes se concentre autour des noyaux industriels, provocant ainsi l’abandon du milieu rural. Le système productif réclame une expansion extérieure afin de placer les produits manufacturés et obtenir des matières nouvelles. Les moyens de transports facilitent les échanges entre les cultures et font disparaître les frontières qui existaient jusqu’à présent.

Il ne s’agit pas seulement des changements du XVIIIe et XIXe siècles. L’art n’est plus le patrimoine exclusif de l’aristocratie, au contraire, la classe sociale émerge et la bourgeoise devient le centre de la création artistique. Les chroniques historiques cèdent la place aux histoires personnelles. L’art romantique se caractérise, surtout, par la rébellion de l’artiste, l’émotion débordée du créateur, la conception historique du présent et la vision du passé comme une utopie impossible à réaliser.

Les artistes romantiques luttent contre la société, ils rêvent de porter atteinte à toutes les conventions et recherchent l’originalité. Ils aiment les paysages abrupts et/ou exotiques et s’identifient à la patrie, une particularité qui s’entrecroise avec les thèses nationalistes et la recherche de racines communes. En Catalogne, les littéraires catalans revendiquent la langue et la littérature des temps passés.

Ainsi donc, le romanticisme, en territoire catalan, possède une forte connotation politique. Les écrivains réclament la récupération de la langue, de la littérature et de la culture populaire catalane. Dans ce sens, le romanticisme et la « Renaixença » (c’est de là qu’en vient le nom, puisque l’on veut en rebiffer la conscience nationale suite à une période de décadence) coexistent et s’entrecroisent tout au long du XIXe siècle. Dans les premiers temps, les « renaixentistes » se languissent d’un passé glorieux et remémorent l’empire qui s’étendait de la Méditerranée jusqu’en Grèce. Hélas! le contraste avec le présent est trop évident.

Cependant, les premiers romantiques catalans se contredisent, puisqu’ils utilisent la langue espagnole. Pour trouver une référence valable en langue catalane il nous faut revenir à l’âge médiévale et trouver un roman en catalan: Tirant le Blanc.

D’autre part, les romantiques arrivent en Catalogne, un peu plus tard qu’ils ne le font en l’Europe. La revue El Europeo (1823-24) est l’une des voies d’accès du romanticisme et ce sont des écrivains comme Bonaventura Carles Aribau (1798-1862) et Ramon López Soler (1806-36) qui ouvrent les portes.

La prose de López Soler, son castillan et l’influence exercée par Walter Scott, créateur du roman historique médiéval, font de lui un auteur populaire avec les livres Los Bandos de Castilla  et El caballero del Cisne (1830). Le premier texte et le premier poème romantique en langue catalane qui marque le début de la «Renaixença » est : « Oda a la pàtria » d’Aribau, publié par le périodique El vapor en 1833. Dans ce poème, Aribau profite des félicitations de son patron pour faire l’éloge nostalgique de la langue catalane. Pendant très longtemps ces louanges, en espagnol, sont utilisées par la plupart des auteurs catalans car ils leur manquent des références qui puissent leur garantir un futur dans la langue catalane.

Ce n’est qu’avec l’arrivée des lettres catalanes de Joaquim Rubió i Ors (1818-1899) que les poèmes écrits en catalan s’enracinent dans les classes populaires et celles des personnes cultivées. Ce poète, qui publie sous le pseudonyme « Lo Gaiter del Llobregat », incite de nombreux littéraires à écrire en catalan, grâce au succès qu’il obtient. En fait, des auteurs sous pseudonymes lui rendent hommage en empruntant des noms de fleuves et d’autres accidents géographiques en catalan. En 1841 apparaît Lo Pare Arcàngel, la première publication journalistique en catalan. L’œuvre de Rubió fait école, elle aussi, puisqu’elle définit les principaux sujets de la poésie contemporaine: « patrie, foi et amour », devise qui finit par devenir celles des « Jocs Florals ».

L’appel que lance Rubió pour récupérer le légat littéraire catalan obtient rapidement ses fruits. Manuel Milà i Fontanals (1818-1884) se charge d’explorer la production troubadouresque en la plaçant à disposition de ses contemporains, grâce à la production de plusieurs volumes qu’il publie en langue espagnole, tels que Observaciones sobre la poesía popular (1853) ou De los trobadores en España (1862). C’est un homme essentiellement studieux bien qu’il laisse un mince mais intéressant bagage poétique en catalan. Il défend également l’emploi de la langue catalane lors des « Jocs Florals ».

Marià Aguiló (1825-1897) regroupe la poésie populaire, qui provoque une certaine effervescence, et contribue à la « Renaixença » dans le pays valencien. De plus, c’est l’un des auteurs les plus rentables de la période romantique catalane, avec le Llibre de la mort (1898) ainsi qu’avec d’autres travaux qui recueillent sa prose poétique.

Jusque-là le théâtre est pratiquement monopolisé par la saynète populaire, mais l’intention de construire un théâtre culte romantique renait avec le temps. Certains auteurs dirigent leur regard vers l’époque médiévale en ayant l’intention de récupérer tout le matériel capable de servir sur scène. Víctor Balaguer (1824-1901) commence à écrire en catalan après l’avoir fait pendant un certain temps en espagnol. Il s’inspire du bandit et il publie avec un succès fou Don Joan de Serrallonga (1868), suivi de nombreux ouvrages influencés par Shakespeare ou bien par les auteurs du théâtre romantique européen. Eduard Vidal i Valenciano (1839-99) ouvre le chemin au mélodrame avec des apports de mœurs dans son œuvre Tal faràs, tal trobaràs (1865). Frederic Soler, Pitarra (1839-95), change de registre et laisse tomber les saynètes, bien que sa production soit influencée par le fait de vouloir plaire au public.

La position du roman est bien plus préoccupante, puisque depuis Tirant le Blanc aucun ouvrage en catalan n’est publié. Antoni de Bofarull est le premier romancier qui communie avec les principes de la « Renaixença » à travers la publication du livret L’orfeneta de Menargues (1862). La presse devient le moyen de publier de longs récits. Cependant, ce n’est qu’en 1874 que paraît « Julita » (1874), de Marti Genís i Aguilar (1847-1932), dans la revue La Renaixensa.

Cependant il existe deux profils dans la « Renaixença ». L’un est conservateur et contemple simplement le passé, comme le fait Bofarull, et l’autre est revendicatif comme le représente Balaguer. Malgré cela, les deux courants sont d’accord avec la restauration des Jocs Florals (1859), un événement qui met en contact les littéraires avec les lecteurs du public et qui parvient à stimuler énormément la production en langue catalane. Les Jocs Florals reçoivent l’élan définitif en 1877, lorsque deux personnages exceptionnels, Jacint Verdaguer et Àngel Guimerà, gagnent un prix. Tous deux font un pas en avant dans la configuration du catalan littéraire aussi bien épique que théâtral. Ils jouissent de la reconnaissance d’un public local et international puisqu’ils sont traduits en plusieurs langues.

À partir de la première décennie des années 1830 apparaît un courant intellectuel voulant récupérer sa propre identité. La communion avec le mouvement romantique, la consolidation de la bourgeoisie ou le recul de l’absolutisme contribuent plus ou moins à son succès. Pendant la période de décadence précédente, le catalan est la langue du peuple qui s’utilise également pour informer par écrit à travers des bulletins politiques ou les livrets de catéchismes. Il existe également une petite production littéraire culte, mais il est vrai que la production littéraire, et ce jusqu’à la « Renaixença », ne connaît pas une grande projection sociale.

Lors de la populaire publication Renaixença l’idée de ce mouvement semble utile a posteriori et finit par être monopolisée par certains membres (fondamentaux comme Rubió, Milà i Fontanals ou Aguiló) alors que d’autres ont tendance à l’ignorer.