La romanisation

Le débarquement des troupes romaines commandées par Gnaeus Cornelius Scipio en 218 av. J.-C. à Empúries marque le début de la longue période d’hégémonie politique de Rome dans les Hispanies – nom donné à la péninsule – et donc au futur territoire catalan. La population assimile la culture romaine et le premier réseau de communication du pays est construit.

Le Romain Cornelius Scipio débarque à Empúries pendant la Deuxième Guerre punique (219 av. J.-C.-201 av. J.-C.) pour empêcher l’avancée de l’armée carthaginoise vers la péninsule Italique. C’est le début d’une longue période d’hégémonie politique de Rome, une petite ville État de la péninsule Italique. Rome, une fois libérée du contrôle étrusque, déploie des dons particuliers pour la guerre et en remporte les bénéfices. En conflit presque permanent avec les tribus voisines, Rome ne tarde pas à se heurter aux colonies grecques du sud de l’Italie et, plus tard, à Carthage, et devient le Premier Empire qui surgit dans l’Occident européen. Comparé aux cultures orientales, l’Occident est un territoire marginal, « sous-développé » : une zone de colonisation, que les Romains vont investir.

La conquête romaine sur le territoire de l’actuelle Catalogne se prolonge jusqu’en 195 av. J.-C., année où les Ilergètes, commandés par Indibil et Mandoni, se rendent à l’armée occupante. Les Romains détruisent les villes et villages qui résistent à sa puissance et leur imposent immédiatement un système onéreux de charges fiscales. C’est ainsi que de la moitié du Ier siècle av. J.-C. à celle du Ier siècle ap. J.-C., les indigènes de Catalogne perdent peu à peu leur identité et adoptent la culture romaine.

Le processus colonisateur, qui touche toute la péninsule, commence après la conquête militaire. D’une part, il existe la répression, et de l’autre la reconnaissance des droits des communautés ibériques contre les abus des gouverneurs. La citoyenneté latine – rarement, celle de Rome –, est graduellement accordée tout d’abord à des chefs, puis à certaines communautés, ce qui suppose une amélioration substantielle de leurs rangs juridiques et politiques.

Le recrutement d’indigènes dans les armées romaines est l’une des voies de la romanisation, et permet aux indigènes d’accéder à un meilleur statut. La participation d’Hispaniques aux guerres civiles de 82 et 31 av. J.-C. est un exemple de leur implication dans les affaires romaines, ce qui entraîne la formation d’une clientèle politique liée à de puissants personnages romains et détachée en même temps de ses origines ethniques et culturelles. D’autre part, les mariages mixtes contribuent également à ce processus.

Les Romains structurent le territoire en morcelant soigneusement la terre occupée par les colons et en implantant un réseau de villes dont les distances n’excèdent pas cinquante kilomètres. Ils créent le premier réseau de communications du pays avec des chaussées, ponts et aqueducs, reliant les principales villes de leur empire. La Voie Auguste traverse tout le territoire catalan et unit Rome et Gadès (Cadix). Cette fameuse voie romaine passe par le col du Pertuis, par Gerunda, et elle se divise en deux à Hostalri : celle de la route de la côte, qui passe par Iluro et Betulo et se joint à Barcino, et celle de l’intérieur, qui traverse le Vallès et rejoint la voie de la côte à Martorell pour continuer jusqu’à Tarraco et Dertosa. Elle traverse ensuite l’Èbre et se prolonge vers le Sud. On ouvre aussi des voies secondaires qui relient Ilerda à Barcino et Tarraco. Ces infrastructures permettent d’intensifier le commerce et donc l’activité productive. Le progrès économique ne touche pas seulement les classes romaines dirigeantes mais aussi, dans une moindre mesure, les communautés ibériques elles-mêmes.

Les points stratégiques de la romanisation sont divers. La ville de Tarraco en est la plus représentative, elle est fondée en 218 av. J.-C. quand Scipion y installe un premier campement militaire. Tarragone, d’une étendue de quatre-vingt-cinq hectares, est entièrement emmuraillée. A la fin du IIIe siècle av. J.-C. César lui accorde le titre de colonie et, en 27 av. J.-C., Auguste en fait la capitale d’une province impériale, la Tarraconaise, qui remplace l’ancienne Hispanie Citérieure. En tant que ville impériale, Tarraco est donc dotée d’un cirque, d’un théâtre et d’un amphithéâtre, et on y construit le premier temple consacré au prince Auguste, qui y réside en 26-25 av. J.-C., et qui impulse ainsi le culte impérial. Après les guerres civiles meurtrières la Rome républicaine aborde un nouveau régime politique : le Principat. Ainsi, à la fin du Ier siècle av. J.-C., l’Hispanie est pratiquement romanisée : la langue, l’écriture et les modes de vie de ses peuples se sont transformés en assimilant, à grands traits, l’art, les pratiques religieuses et les modes de vie d’autres régions de l’empire.

Sur le territoire catalan, Empúries est la deuxième ville romaine la plus importante, avec une superficie de vingt et un hectares. Elle est construite à côté de la précédente ville grecque, à l’origine du campement militaire de Marcus Porcius Cato en 199 av. J.-C. Mais Empúries, éloignée des principales voies de communication romaines, commence à décliner à partir du IIe siècle alors que Barcino, l’actuelle Barcelone, progresse de façon extraordinaire dès le IIIe siècle.

Des villes plus petites sont aussi fondées par les Romains vers 100 av. J.-C., dont Gerunda (Gérone) et Betulo (Badalona), de onze hectares, Iluro (Mataró), Iesso (Guissona) et Aeso (Isona). Lleida, la Ilerda romaine, grandit à partir de l’ancienne ville ibérique et acquiert le titre de municipium à la fin du Ier siècle av. J.-C. C’est à cette même période qu’est fondée Dertosa (Tortosa), ainsi que Barcino, toutes deux emmuraillées.

Les transformations économiques que subit le territoire sont dues principalement à un nouveau régime de travail, l’esclavage, ainsi qu’à la diversité et à l’intensification de la production, bien plus qu’à l’arrivée de nouvelles techniques de travail. Du IIe siècle av. J.-C. au Ier siècle, ce régime d’esclavage se renforce. En Catalogne, il s’ajuste, tout comme la production ou l’échange, aux ressources naturelles et aux capacités d’exploitation du monde romain. En Catalogne prédominent les villae, résidences luxueuses des grands seigneurs et petites et moyennes exploitations – aussi bien agricoles que manufacturières – où on cultive des céréales, de l’huile et de la vigne, les fruits et le vin servant eux à la commercialisation. On sait que le vin catalan est alors très prisé à Rome, où il arrive par bateaux dans de grandes amphores. On conserve des vestiges de ces villae à Altafulla (Els Munts), Mataró (Torre Llauder) ou Constantí (Centcelles). Beaucoup de villas rustiques constituent un précédent lointain des fermes actuelles.

À partir du IIIe siècle, l’Empire romain est touché par une grande crise, à la fois interne et externe. D’un côté, les dissensions politiques internes, de l’autre, les constants assauts des peuples dits barbares aux frontières (limes) de l’empire provoquent des révoltes populaires et le territoire en subit les conséquences, notamment la marginalisation de villes comme Empúries, qui perdent leur importance économique. Tarragone est pillée par les Francs en 260. Au IVe siècle, les invasions des peuples barbares vont créer une grande division en Europe. Les futurs États nationaux du Moyen Âge vont naître de cette division.

A la moitié du IIIe siècle surgissent plusieurs communautés chrétiennes. Avant que l’empereur Constantin ne légalise la pratique du christianisme (Édit de Milan de 313), les persécutions et assassinats des adeptes de la nouvelle religion sont perpétrés sur l’ordre de divers empereurs. Parmi les martyrs chrétiens figurent saint FeIiu à Gérone, saint Fruitós à Tarragone (259) ou saint Cugat et sainte Eulàlia à Barcelone.

L’empire occidental de Rome tout autour de la Méditerranée jusqu’à la Britannia, la Gaule et la frontière fluviale configurée par le Rhin, est desservi par un excellent réseau de voies de communication. La ville développe une véritable culture de masse, fruit à la fois de la primauté de la langue latine, de l’introduction de systèmes législatifs, de la monnaie unifiée frappée à Rome et du rôle politique des cirques, théâtres et amphithéâtres, qui unifient les modes de vie et de pensée. Ce processus d’intégration est renforcé par l’existence d’institutions politiques communes. Ce processus, connu sous le nom de romanisation, est essentiellement un phénomène occidental. La romanisation de l’Orient, en revanche, est axée sur deux aspects bien différents : l’adoption du corpus juridique romain – la grande création intellectuelle de Rome – et la folie des spectacles publics sanguinaires.

Le rôle joué par l’Hispanie dans cette histoire est parallèle à son propre poids économique et politique. Pour Rome, tout territoire conquis devient territoire de spoliation : hommes et femmes (en tant que force de travail esclave), terres et butin. C’est pourquoi, les provinces orientales font que l’Hispanie, en général, soit reléguée au second plan par rapport à d’autres provinces. Il ne faut pas oublier que c’est une histoire à double tranchant : le conquérant romain rencontre l’opposition du conquis et tout processus de romanisation en comporte un autre, à savoir la disparition du substrat culturel indigène.