La sculpture gothique catalane

La sculpture gothique fait irruption en Catalogne vers 1300 de la main d’artistes du nord comme Tournai, Bonhul, Guines ou Montbrai. Ils travaillent pour le roi à Santes Creus et réalisent des sépulcres pour les franciscains de Barcelone, de Saragossa et de Lleida et au monastère du cistercien de Poblet. Ils réalisent aussi des projets funéraires pour la noblesse et entreprennent des oeuvres emblématiques comme le sépulcre de Sant Narcís à Sant Feliu de Gérone. À Barcelone, le Pisan Lupo de Francesco réalise le sépulcre de Santa Eulàlia, à la cathédrale.

Les maîtres de la sculpture gothique catalane utilisent des ressources expressives qui contrastent avec les formes inertes des sculpteurs vernaculaires de la fin du roman et utilisent des techniques esthétiques très remarquables, comme les applications de croûte de verre plat dans les reliefs. Ils utilisent aussi l’albâtre de Gérone (Beuda et Segueró), qui sera ensuite utilisé partout dans les territoires de la Couronne d’Aragon.

Les clients de qualité adoptent ces nouveautés et favorisent les projets qui les immortalisent. De la monarchie – de Jaume el Just à Pere el Cerimoniós – à la noblesse – des comtes d’Urgell et d’Empúries, aux Cardona, Cabrera, Montcada – tous créent des fondations funéraires privées et les sépulcres qui doivent garder la mémoire de leur lignage. La classe ecclésiastique agit de la même manière et les cathédrales de Tarragone et de Gérone accueillent les mausolées qui en témoignent. Dans le cadre des projets collectifs, on aménage alors les cloîtres des cathédrales de Lleida et de Vic et plusieurs portails (cathédrale de Tarragone et église de Tàrrega, cette dernière disparue). On trouve aussi les premiers retables de pierre, souvent en albâtre de Gérone (celui de Sant Joan de les Abadesses, maintenant au musée de Vic, entre autres). Ce sont souvent des artistes étrangers qui conduisent ces entreprises et leur expérience aide à former les artistes locaux.

Jaume Cascalls de Berga est le premier à obtenir un statut équivalent à celui des maîtres étrangers qui le précèdent ou qui lui sont contemporains, y compris le sculpteur entrepreneur Aloi de Montbrai avec lequel il s’associe en 1346. Sa trajectoire commence en 1341 et continue jusqu’à sa mort (1377-78). Il travaille partout en Catalogne, y compris dans le Conflent où l’on retrouve son oeuvre la plus emblématique et autographique : le retable d’albâtre de Cornellà dédié à la Vierge (1345). Il réside à Barcelone et à Lleida mais, les commandes l’amènent à Saragosse, à Poblet et à Tarragona. Il crée des retables et des sépulcres, un registre dans lequel se distingue le panthéon royal de Poblet, en association avec le maître Aloi (à partir de 1349) puis comme seul responsable après 1366. Plusieurs projets de sculpture architecturale sont aussi de sa main. Entre 1372 et 1378, il termine le portail de la cathédrale de Tarragona, commencé par le maître Bartomeu à la fin du XIIIe siècle, et il aménage le portail du cloître de la Seu de Lleida.

Parmi toutes ses oeuvres conservées, le retable de Cornellà permet d’évaluer les racines de sa culture figurative: les influences françaises dans le traitement du volume et dans certaines compositions et les emprunts italiens restreints à la sphère iconographique. Bien que l’on ne possède pas de documents attestant qu’il en est l’auteur, deux réalisations emblématiques du plastique catalan sont attribuées au maître : la figure de Sant Carlemany de la cathédrale de Gérone et le Christ gisant du groupe du Saint Sepulcre de Sant Feliu de Gérone, le portrait magistral des ravages d’une mort cruelle.

Entre les contemporains de Cascalls, Pere Moragues se détache. Reconnu entre 1358-1386, il est à la fois architecte, sculpteur et orfèvre. Il réside initialement à Barcelone, où il s’associe à l’architecte et sculpteur Bernat Roca. Il confectionne des retables et des sépulcres pour les églises et les couvents de la ville et alentours comme à Igualada, Cervera ou Montserrat. Pour ce monastère il exécute le sépulcre du prieur Jaume Vivers (détruit) et une série de croix qui devaient être placées le long du chemin qui y mène. En 1372 il intervient sur la façade de la cathédrale de Tarragone que dirige Cascalls. Le Jugement dernier du tympan trahit son empreinte. De 1372 à 1383, il reste en Aragon. À Saragosse, il travaille pour le roi et les franciscains et il se charge du mausolée de l’archevêque Lope Fernández de Luna, à la Cathédrale. C’est alors qu’il devient pour la première fois orfèvre puisqu’il réalise le reliquaire des Corporals de Daroca, qui se trouve dans la collégiale. De retour en Catalogne, il est nommé maître d’oeuvre de la cathédrale de Tortosa (1382-1383). Les ouvrages répertoriés ou attribués à Moragues (dont les derniers, les sépulcres de Ramón Serra « Menor », †1355, à Cervera, ou celui d’Huc de Copons, †1354, au Musée de Solsona) font apparaître un artiste polyvalent, plein de talent et redevable des postulats italianisants hégémoniques dans la peinture catalane contemporaine.

Cette filiation est aussi évidente pour Bartomeu de Robio, architecte et sculpteur à Lleida et à Valence (1359-1376) dotera le retable en pierre, une de ses spécialités, d’une dimension monumentale inconnue jusqu’alors. Basé à Lleida, où il dirige les travaux de la cathédrale, il exécute son retable majeur et d’autres meubles semblables pour les paroisses de la ville. Ses bas reliefs en albâtre sont dispersés dans les musées nationaux et internationaux, mais le retable de Sant Llorenç, qui se trouve dans l’église de ce nom, permet d’apprécier la qualité et la complexité de ses compositions, l’héritage de la culture figurative de la Toscane et, finalement, la monumentalité accordée au meuble au moyen des dais, pinacles et montants qui le composent .

Vers 1400, la culture figurative adopte une nouvelle syntaxe formelle qui se prolonge jusqu’au milieu du XVe siècle. Ce qu’on appelle « gothique international », raffiné, élégant, aimable et attentif à l’anecdote, se distingue par l’allure que prennent les plis des vêtements. Les artistes qui continuent d’arriver du nord la France ou de l’Italie utilisent ce langage ainsi que les artistes autochtones. Parmi les premiers, le Normand Carli (Charles Galtes), qui projette le portail gothique de la cathédrale de Barcelone (1408) et qui est maître d’oeuvre de la cathédrale de Lleida à partir de 1410.

Parmi les Catalans du « gothique international », on trouve Pere Sanglada, connu entre 1388 et 1408. Il dirige l’ouvrage de l’ensemble des stalles du choeur de la cathédrale de Barcelone (1394-1399) et y sculpte le sépulcre d’albâtre de Sant Oleguer (1405). Le premier, réalisé en collaboration avec Antoni Canet (1394), l’artiste du sépulcre d’albâtre de l’évêque Escales (1409), est l’oeuvre la plus splendide de la première génération du « gothique international » catalan. Canet, sculpteur et architecte, sera le grand maître de la cathédrale de la Seu d’Urgell en 1416 et peu après de celle de Gérone (1417-1426). Ses aptitudes artistiques l’amènent à réaliser, vers 1397, le portail du Mirador de la Cathédrale de Majorque.

L’activité de Pere Oller, notée en 1395 au choeur barcelonais, se prolonge jusqu’aux années trente du XVe siècle. De retour à Gérone en 1400, il y restera jusqu’en 1420. Il se rend alors à Vic pour créer le retable majeur de la cathédrale. La documentation permet de connaître aussi bien son activité que la qualité des clients. Il travaille pour le roi (sépulcre Ferran d’Antequera, à Poblet), le Pape (pile baptismale, cathédrale de Tortosa), la haute noblesse et plusieurs dignités ecclésiastiques. Pour l’évêque de Gérone, Berenguer d’Anglesola (†1408), il réalise un beau sépulcre d’albâtre. Il accepte aussi de réaliser des retables, comme celui de la cathédrale d’Osona, en albâtre, qui est remarquable par son ambition monumentale et la préciosité du travail sculptural.

L’oeuvre de Pere Johan, fils de Jordi de Déu, un esclave grec de Jaume Cascalls qui s’émancipe à sa mort, rentre aussi dans ce contexte stylistique. Sa trajectoire commence en 1418 avec le bas-relief de Sant Jordi et la princesse de la clôture du verger du Palao de la Generalitat de Barcelone. Il travaille en Catalogne, en Aragon et dans royaume de Naples. Il réalise des retables, des images, des sépulcres et des croix communales. Un promoteur important, l’archevêque Dalmau de Mur, commande les retables des cathédrales de Tarragone et de Saragosse, qu’il gouverne. En 1448, Alfons le Magnanime l’appelle à Naples. De toute la production de Pere Joan, la prédelle du retable de Tarragone met en lumière son grand talent. Un bon exemple du côté aimable du ‘« gothique international » est donné par les détails des bas-reliefs et les motifs zoomorphes et phytomorphes (escargots, abeilles, glands, pampres, raisins, etc.) des socles qui soutiennent les figures des saints. Les bas-reliefs historiés montrent une virtuosité et une capacité expressive remarquable dans les visages des bourreaux mais aussi un naturalisme frappant dans les têtes humaines brûlées d’un des épisodes du martyre.

Le Majorquin Guillem Sagrera (†1454) est membre d’une remarquable dynastie d’artistes des XIVe et XVe siècles. Bien que ses principaux projets relèvent du domaine de l’architecture (Saint-Jean de Perpignan, cathédrales de Barcelone et de Palma, Loge de Barcelone, Castelnuovo de Naples), son activité sculpturale est accréditée par le superbe Ange qui préside le portail d’accès à la Loge insulaire.

Les frères Antoni et Francí Gomar, actifs de 1435 à 1490 et formés dans le « gothique international », sont les porte-parole du nouveau langage conçu en Europe septentrionale au début du XVe siècle qui fait irruption en Catalogne vers 1443. Les tuniques des anges qui couronnent la partie haute du cadre réalisé par Francí Gomar pour la Verge dels Concellers (MNAC) sont les emblèmes de ce changement. Les plis cassés accusent la nouvelle syntaxe formelle qui sera hégémonique jusqu’en 1500.