L’Architecture Moderniste

L’architecture moderniste se caractérise par la rénovation formelle, le sens national et l’usage de matériaux innovateurs. Les architectes de ce mouvement de la fin du XIXe, début du XXe construiront, avec une grande créativité et une immense profusion de détails, les bâtiments d’une Catalogne résolument moderne.

La bourgeoisie catalane industrielle et rurale, pendant les deux dernières décennies du XIXe siècle et le premier quart du XXe siècle, a trouvé une voie de représentation avec l’architecture moderniste. Ce mouvement s’est distingué par un renouvellement artistique parallèle à d’autres formes d’arts contemporains, la recherche de nouvelles expressions et la volonté de se situer dans une modernité à hauteur européenne. Il existe des similitudes conceptuelles et stylistiques sous les diverses variantes de l’art nouveau qui se développent en Europe pendant la même période. Les centres artistiques de ce courant furent des villes qui traditionnellement se trouvaient en périphérie des grands mouvements culturels (Glasgow, Bruxelles, Nancy, Vienne et en moindre mesure, Paris).

Les prémisses de ce mouvement ayant surgi en Catalogne sont clairement définies dans le texte de Lluís Domènech i Montaner (1849-1923) «À la cherche d’une architecture nationale », publié en 1878 dans la revue La Renaixensa. Dans le texte, le rapport fait à l’éclecticisme semble net, mais même temps, Domènech met l’accent sur deux aspects : d’une part, une volonté d’inspiration puisée dans les styles historiques nationaux comme l’architecture médiévale, et d’autre part, une créativité et un savoir-faire de l’architecte puisant dans des genres plus appropriés. Dans ce domaine, on situe les premières productions de Domènech i Montaner comme la maison d’édition Montaner i Simón (Barcelone, 1879-1885), ou encore les travaux réalisés pour l’Exposition universelle de Barcelone de 1888 (Café restaurant et Hôtel international, maintenant disparus, tous deux de Domènech i Montaner, et l’Arc de triomphe, de Josep Vilaseca). Ces bâtiments contiennent les caractéristiques principales du premier modernisme : quelques références empruntées à l’architecture gothique catalane, un recours à de puissants éléments ornementaux et décoratifs, et l’usage d’éléments de construction traditionnels catalans (carreau émaillé, voûte en briques) et industriels (structures métalliques, brique apparente).

L’élan économique qui suivit l’Exposition universelle aura permis de construire une suite de bâtiments novateurs qui supposeront une profonde recherche des formes. Le recours à l’ornementation du détail, les motifs végétaux, les lignes courbes et les couleurs des façades et des intérieurs commencent à se développer dans les premiers travaux d’Antoni Gaudí, qui deviendra l’architecte le plus influent du mouvement. On trouve aussi une suite de propriétés urbaines de Domènech i Montaner destinées à la bourgeoisie (Casa Roura, Canet de Mar, 1889-92; Palau Montaner, Barcelona, 1889-93; Casa Thomas, Barcelona, 1895-98; i Casa Rull, Reus, 1900). De tels travaux sont considérés comme le ferment de l’expansion du mouvement sur le territoire catalan à la fin du XIXe, quand l’habitat bourgeois sera construit dans les centres urbains des grandes villes catalanes. L’architecte Josep Puig i Cadafalch (1867-1956) jouera un grand rôle, en dessinant la Casa Martí (Barcelone, 1895-96), où se situera la célèbre brasserie Els Quatre Gats, la Casa Coll i Regàs (Mataró, 1897-98) ou encore la Casa Ametller (1898-1900). Ces travaux de Puig i Cadafalch font preuve d’un schéma rigoureux des formes qui réussit à mélanger des images médiévistes de palais catalans et européens. D’autre part, les intérieurs des bâtiments deviennent des espaces de décoration soignée, fruit du travail de collaboration avec des artisans de grande qualité, comme les ébénistes, les métallistes et des plâtriers.

Le quartier barcelonais de l’Eixample est un clair exemple de cette expansion. Entre les constructions claires et rigoureuses des maîtres d’œuvre se dressent des bâtiments d’une grande originalité et qualité urbaine. Les meilleurs exemples de cette architecture se trouvent aux angles brisés des bâtiments, chanfreins étroits ou de grandes dimensions obligeant à rechercher de nouvelles solutions d’aménagement de l’espace, comme la Casa Llopis Bofill, d’Antoni de Gallisà (1902); la Casa Pomar, de Joan Rubió i Bellver (1904-05); la Casa Terrades ou de Les Punxes, de Puig i Cadafalch (1903-1905); ou encore la Casa Lleó Morera de Domènech i Montaner (1903-05). L’utilisation de la céramique vitrifiée, de la brique apparente et des sgraffites enrichissent les façades d’immeubles dans lesquels on trouve une opulence de matériaux et de mobilier créant un intérieur bourgeois accueillant et intime.

Autour du changement de siècle, on observe un grand renouveau de formes et de styles du registre architectural, résultat, en partie, du contact avec divers mouvements européens, de la puissante influence d’Antoni Gaudí et de l’élargissement typologique des bâtiments publics de grandes dimensions. Domènech i Montaner développe l’Institut Pere Mata de Reus (1897-1919) et commence l’immense oeuvre de l’Hôpital de la Santa Creu et de Sant Pau de Barcelone (1902-1912). Dans les deux œuvres, la complexité du projet se résout avec un certain rationalisme dans la disposition des divers pavillons, accompagné d’un grand soin de l’ornement et d’une certaine clarté constructive. Le projet le plus réussi de la carrière de Domènech i Montaner sera probablement le Palais de la Musique catalane (1905-08), qui fut l’auditorium de la Chorale catalane et qui devait occuper un emplacement au cœur de la vieille ville. Avec le Palais, Domènech parvient à un parfait équilibre entre le symbolisme national du bâtiment, l’échelle urbaine, les limitations du terrain à bâtir et l’intérieur imposant. Au moyen d’une novatrice structure métallique, de grands espaces entourés de vitrages sont créés, baignant de lumière les ornementations fantastiques et colorées des salles.

Dans cet élargissement typologique, il faut également citer les notables Bodegues Güell, de Francesc Berenguer (Garraf, 1888-90), ou encore l’Usine Casarramona de Puig i Cadafalch (Barcelone, 1909-11). Les deux édifices sont des oeuvres d’une grande rationalité constructive, parvenant à un grand expressionnisme grâce aux arcs paraboliques et voûtes en brique apparente. En utilisant les mêmes ressources, Cèsar Martinell construit plusieurs coopératives agricoles dans les environs de Tarragone (El Pinell de Brai, Gandesa i Nulles, 1918-20), net exemple de sobriété dans la forme et d’efficacité créative, au moyen de matériaux et de techniques de construction traditionnelles.

À partir de 1906, le modernisme commence à perdre le soutien intellectuel, qui se tourne vers l’universaliste art nouveau, théoriquement lancé par Eugeni d’Ors. Néanmoins, à ce moment, plusieurs architectes réussissent à affranchir presque entièrement l’architecture des références historiques. Rafael Masó (1880-1935) applique librement l’ornementation de volumes asymétriques de la Farinera Teixidor (Gérone, 1910-11). Il oriente ensuite l’architecture vers une géométrie de plans et des lignes orthogonales, claire influence de l’architecture viennoise. La Casa Masramon (Olot, 1913-14) en est un modèle abouti, où la volonté représentative du bâtiment est soumise à une sobriété dans les volumes, les ornements et le traitement des matériaux.

D’autre part, à cette période, la recherche d’un puissant expressionnisme permet de construire une suite de bâtiments qui partagent le même recours aux formes vibrantes et organiques. L’usine Aymerich (Terrassa, 1907-08) et le Mas Freixa (Terrassa, 1907-10), tous deux de Lluís Muncunill, démontrent comment un recours répétitif aux arcs et aux voûtes organise entièrement toute l’architecture, en créant des espaces d’une grande sensualité. Quelque chose de semblable se produit avec la Casa Comalat (Barcelone, 1906-11), de Salvador Valeri Pupurull, et la Casa Sayrach (Barcelone, 1918), de Manuel Sayrach, où les références organiques et les formes arrondies permettent une image fantastique totalement éloignée du style historique.

Un architecte disciple de Gaudí, Josep Maria Jujol (1879-1949), semblera être un des représentants les plus tardifs de l’architecture moderniste. Soulignons parmi ses oeuvres la Casa Negre (Sant Just Desvern, 1915-26), le Théâtre Metropol (Tarragone, 1908), l’église de Vistabella (1918-23) et le sanctuaire de Montserrat (Montferri, 1926-31), offrant une sensibilité de la forme au service d’une profonde religiosité et un intense lien avec la tradition rurale catalane. La liberté avec laquelle Jujol traite les éléments ornementaux et les objets traditionnels (voiture à cheval, cruche, oeil-de-boeuf, outils de pêche) l’associe, en partie seulement, aux courants artistiques postérieurs comme le surréalisme ou l’ art brut.

Tout comme l’art nouveau en l’Europe, le modernisme disparaît entièrement durant la troisième décennie du XXe siècle. Pour envisager les causes possibles de la décadence du mouvement, il faut prendre en compte l’impossible réponse aux besoins de standardisation exigés par la production industrielle moderne, le problème du logement social, et l’impact des avant-gardes artistiques du début du XXe siècle.