Le franquisme en Catalogne

Les trente-six ans de dictature sont l’une des périodes les plus obscures de l’histoire de la Catalogne. C’est une étape de régression et de perte de nombreux droits et progrès acquis sous la Deuxième République. Le régime est particulièrement dur envers la Catalogne, qui est la cible d’attaques en provenance de différents secteurs désireux de soumettre le pays au dictateur. Ils ne vont y réussir que partiellement.

Les deux premières décennies du régime franquiste sont marquées par une répression délibérée des vaincus. Cette situation apparaît clairement avec l’assassinat, entre 1939 et 1953, de 3 585 personnes, des milliers d’emprisonnements ou condamnations aux travaux forcés, l’épuration des fonctionnaires, la persécution de la langue catalane, l’élimination de toutes les institutions politiques et culturelles catalanes, entre autres mesures.

Il faut ajouter à ces circonstances la désastreuse conjoncture sociale et économique, qui se caractérise par un interventionnisme autarcique, la fixation des salaires par le gouvernement, les constantes restrictions d’électricité, le rationnement de la nourriture encore disponible, les difficultés dans le rapatriement de capital étranger, la surévaluation de la peseta en comparaison à la plupart des pays ou le manque de logements dignes.

Malgré la main de fer de l’État contre toute opération hostile au régime, en octobre 1944, les « maquisards » du Val d’Aran tentent une invasion de guérillas, qui se solde par la mort de quelques-uns d’entre eux. Cette même année, le président de la Generalitat de Catalogne, Josep Irla, forme en France le seul gouvernement en exil, qui sera dissous au bout de quatre ans. Le désir de changement politique de certains secteurs pousse quelques membres de la droite catalaniste et espagnole, menée par les avocats et politiques Francesc Cambó et José María Gil-Robles, déçus de la situation, à vouloir restaurer la monarchie constitutionnelle en la figure du comte de Barcelone, Jean de Bourbon. Ce pari échoue.

Malgré les échecs répétés des tentatives de renversement du régime, la défaite du nazisme et du fascisme en 1945 ouvre une brèche aux secteurs antifranquistes. Cependant, les accords de 1953 avec les États-Unis et l’entrée de l’Espagne à l’ONU en 1955 donnent au régime franquiste une légitimité aux yeux de la communauté internationale, bien que le pays ne fasse partie ni du Conseil de l’Europe ni de la Communauté économique européenne.

Pour pouvoir mener à bien son entreprise, le régime peut évidemment compter sur l’aide inestimable des branches militaire et ecclésiastique. Cette dernière lui apporte son plein appui, avant tout par conviction idéologique et en raison du nombre élevé de religieux assassinés par le camp républicain pendant la guerre civile. L’Église sort hautement renforcée de son alliance avec le pouvoir et obtient le contrôle de l’enseignement, à partir duquel elle peut transmettre à la société les idées du régime, y compris la décatalanisation de la population.

Cependant, lors des cérémonies d’intronisation de la Vierge de Montserrat en 1947, un grand drapeau catalan est déployé sur un rocher, ce qui montre qu’il existe un secteur catholique catalaniste opposé au régime. Mais l’État et l’Église répondent à l’action antérieure par des interventions dans le plus pur national-catholicisme : la célébration en 1952 du XXXVe Congrès eucharistique international à Barcelone et la signature du Concordat de 1953, où il est établi que l’Église catholique est l’Église de l’État et que celle-ci jouit de tous les droits et privilèges.

Entre-temps, l’opposition au franquisme reçoit en 1951 un soutien inattendu et spontané des Barcelonais, qui boycottent les tramways contre l’augmentation du prix du billet, alors qu’à Madrid il n’a pas été modifié. Le succès est si éclatant que les autorités reviennent sur leur décision. Au Mexique, Josep Tarradellas est élu en 1954 nouveau président de la Generalitat de Catalogne, une élection totalement ignorée des Catalans résidant en Espagne et très controversée parmi les exilés.

Les années 1950 sont marquées par les premières démonstrations de non- conformité avec le régime, comme la tenue d’une assemblée illégale à l’Université de Barcelone contre le Sindicato Estudiantil Universitario (SEU), contrôlée par le régime. Pendant cette période apparaissent aussi des organisations antifranquistes actives : l’Associació Democràtica Popular de Catalunya, représentant du nouveau socialisme, qui allait devenir le Front Obrer de Catalunya, et le CC (Crist-Catalunya, postérieurement Comunitat Catalana), auquel appartient le futur président de la Generalitat de Catalogne, Jordi Pujol.

Les années 1960 commencent sur une série d’arrestations et d’emprisonnements de catalanistes ayant chanté le Cant de la Senyera [Le Chant du drapeau] au concert du Palais de la Música, alors que le régime l’avait interdit. À l’occasion de la visite de Franco, un pamphlet est imprimé sous le titre de  Nous vous présentons le général Franco, texte opposé au dictateur, qui vaut un emprisonnement à Jordi Pujol (l’auteur) et à Francesc Pizón (l’imprimeur).

La mise en œuvre du Plan de Stabilisation en 1959 entraîne une nette croissance économique, qui a pour effet, à son tour, une forte augmentation de la population. En seulement quinze ans, la valeur de l’économie a triplé et la population de la Catalogne a augmenté de 1 732 000 personnes. Une croissance démesurée qui se concentre majoritairement dans le Baix Llobregat, le Vallès Occidental, le Barcelonès, le Garraf, le Vallès Oriental, le Bages et le Maresme. La prospérité économique profite à la plupart des branches industrielles, sauf le textile, qui a subi des pertes considérables à cause de sa restructuration.

Malgré les constantes entraves du régime, la culture catalane peut subsister grâce au mécénat d’une partie de la classe aisée catalaniste et à l’engagement de la société catalane. La création d’associations comme Òmnium Cultural (1961), de revues comme Serra d’Or (1959), sous la protection de l’Abbaye de Montserrat, ou l’apparition de la « Nova Cançó » [Nouvelle Chanson] stimulent les efforts et les intérêts culturels et politiques en Catalogne. Le domaine de l’édition contribue également à cette reprise nationale grâce à la parution de nombreux titres en catalan et, surtout, à la réalisation de la Gran Enciclopèdia Catalana en 1969.

Il existe aussi un important mouvement antifranquiste dans les milieux étudiant et ouvrier et au sein des associations de voisins. Le déclin du SEU et l’émergence du Sindicat Democràtic d’Estudiants de Barcelona (SEDUB) ouvrent aux étudiants la possibilité de manifester leurs divergences avec le régime. La création du SEDUB a pour origine une manifestation ayant consisté à s’enfermer au Convent dels Caputxins [Couvent des Capucins] de Sarrià, connue sous le nom de « Caputxinada » ; celle-ci n’a pas été sans heurts et elle aboutit à de nombreuses sanctions contre les étudiants ainsi qu’au renvoi de soixante-neuf professeurs.

La fondation en 1964 des Comissions Obreres (CCOO) à la paroisse de Sant Medir de Barcelone, puis leur victoire aux élections syndicales de 1966, renforcent le mouvement ouvrier, ce qui va encourager la convocation de grèves de plus en plus nombreuses, destinées à faire pression sur l’État. À la fin des années 1960, les associations de voisins se joignent aux différentes revendications en dénonçant les nombreuses carences dans les conditions de vie. Devant ce malaise et cette critique populaires, le régime durcit sa répression, surtout parmi les deux premiers secteurs.

Malgré les efforts du régime pour contrôler la situation, dans les années 1970 l’antifranquisme ne fait que croître, surtout après l’apparition de la Comissió Coordinadora de Forces Polítiques de Catalunya (1969) et de l’Assemblea de Catalunya, créée le 7 novembre 1971 à la paroisse barcelonaise de Sant Agustí.

Les principales propositions de l’Assemblea, promue par le Partit Socialista Unificat de Catalunya (PSUC), sont l’obtention de la liberté politique, l’amnistie des prisonniers politiques, la restauration du statut d’autonomie de la Catalogne et la coordination des peuples hispaniques contre le régime franquiste. En dépit de plusieurs arrestations, l’Assemblea est suffisamment forte pour organiser une manifestation de cent mille personnes à Saint Boi del Llobregat afin de célébrer le Onze Septembre 1976.

Bien que le régime semble montrer des signes de faiblesse après l’assassinat par l’ETA du président du Gouvernement, l’amiral Carrero Blanco, l’État franquiste manifeste sa volonté de contrôler la situation par l’exécution, au garrot, de l’anarchiste Salvador Puig i Antich en 1974. Mais ce n’est qu’à la mort du dictateur, le 20 novembre 1975, que s’ouvre une brèche pour une véritable transformation politique à travers la Transition.