Les musulmans en Catalogne

Au début du VIIIe siècle, les Sarrasins profitent de l’instabilité politique interne du royaume wisigothique et envahissent la péninsule Ibérique, provoquant ainsi une profonde rupture dans l’évolution historique péninsulaire. La majeure partie de la péninsule adopte les structures sociales et économiques du nouveau peuple dominant, les Arabes. En revanche, dans la région catalane du Nord, la conquête des Francs à la fin de ce même siècle entraîne la création de la Marche d’Espagne, c’est-à-dire, de la Catalogne pré-féodale.

Au printemps 713, Abd al Aziz ibn Mussa, fils de Mussa ibn Nusayrî, gouverneur de Kairouan, signe un pacte de capitulation avec le noble Théodomir. Théodomir reconnaît ainsi la souveraineté islamique et doit administrer un vaste territoire qui comprend les bassins du Segura et du Vinalopó, la future Kura de Tudmir, dont le centre est à Oriola. C’est le point de départ de l’islamisation du Xarq al-Andalus, sur la côte méditerranéenne ibérique. Malgré une résistance inégale, de 712 à 718, plusieurs expéditions sarrasines entreprennent l’occupation de la majeure partie du territoire catalan.

L’aristocratie hispano-wisigothique capitule à certains endroits, ce qui lui permet de conserver ses biens, ses lois et ses coutumes. Mais à d’autres endroits, la résistance entraîne une lutte acharnée aboutissant à la destruction de villes comme Tarragone. Les conséquences du triomphe sarrasin, consolidé à partir de 720, sont notables. Tout d’abord, celles qui touchent la démographie, les villes et la plaine connaissant un véritable exode de capital humain vers les montagnes pyrénéennes. Ce dépeuplement conduit à une véritable désorganisation sociale. Alors que les masses paysannes retrouvent leur liberté dans l’exode, l’aristocratie dominante perd une grande partie du contrôle social et le surplus qu’elle possédait. L’esclavage rural entre alors dans un déclin irréversible tout au long des IXe et Xe siècles. Les communautés paysannes, grâce à l’absence d’un pouvoir coercitif efficace, acquièrent un rôle important dans la nouvelle société du nord de la Péninsule.

Comme les Pyrénées maritimes sont faciles à franchir, l’invasion sarrasine se dirige vers les Gaules et s’étend à travers l’Occitanie. Les expéditions musulmanes créent un climat général d’insécurité en détruisant les récoltes et les villages. Les Arabes avancent vers les terres du Nord, mais en 732 ils sont freinés par les Francs qui, commandés par le monarque franc Charles Martel, les battent à Poitiers.

À partir de 732, la monarchie franque montre plus d’intérêt pour le Sud des Gaules et les Pyrénées. Après les premières luttes contre les assauts islamiques, les Francs passent à la reconquête de la Septimanie et du Roussillon (759) et à la conquête des anciennes terres wisigothiques. Tout en menant une politique de respect à l’égard les populations autochtones, le royaume franc introduit pendant 30 ans ses lois et ses coutumes dans les différentes villes du Sud, et ce malgré la résistance sarrasine à certains endroits.

À la mort de Pépin le Bref, en 768, la frontière franque arrive presque jusqu’aux Pyrénées. Charlemagne, son successeur, suit la même politique : celle de créer un espace territorial, entre l’Èbre et la chaîne pyrénéenne, qui puisse protéger son royaume des incursions musulmanes.

Le succès est partiel malgré les constantes rébellions à la frontière septentrionale d’Al-Andalus contre le pouvoir cordouan. La défaite de Roncevaux fait échouer l’expédition franque contre Saragosse en 778. La politique des Francs s’oriente alors vers le contrôle de la région des Pyrénées méditerranéenne.

De 785 à 789, les Francs ont déjà franchi les Pyrénées. En 785 les habitants de Gérone leur livrent la ville sans résistance, comme vont le faire, peu avant 789, les habitants des comarques pyrénéennes de l’Urgel et de la Cerdagne. La progression franque vers le sud se heurte en 793 aux contre-offensives cordouanes, inutiles, à Gérone et dans la ville d’Urgel, qui finit détruite. Vic et Cardona tombent en 798, puis finalement, en 801, c’est au tour de Madinat Barshiluna (Barcelone). La conquête de Barcelone en 801 par Louis le Pieux est le point culminant de cette progression.

Les offensives menées de 821 à 850 pour atteindre l’Èbre et conquérir Tortosa échouent. L’occupation franque délimite donc la frontière interne qui sépare la région nord-orientale (la Vieille Catalogne) du reste du territoire, qui demeurera sous la domination musulmane jusqu’au XIIe siècle. L’axe fluvial qui longe les chaînes extérieures des pré-pyrénées, défini par le Llobregat et le Cardener, trace la frontière de la Vieille Catalogne.

Les conflits n’ont pas seulement lieu en terre ferme. Pendant la reconquête franque, la piraterie normande et sarrasine crée une grande insécurité sur le littoral. Une sorte de police maritime, basée, sur les côtes catalanes, dans le comté d’Empúries, est mise en place pour la combattre. En 813, le comte d’Empúries Ermenguer et son escadron mettent en déroute une expédition sarrasine dans les eaux territoriales de Majorque, encore libre de toute domination islamique.

De nombreuses lignées autochtones sont mises à l’écart du pouvoir au bénéfice de comtes d’origine franque. Cette politique crée des tensions et des révoltes avortées, comment celles conduites par Aysun dans la zone centrale de la Vieille Catalogne (Bages, Osona) de 826 à 827.

Malgré quelques incursions islamiques, comme la célèbre razzia d’al-Mansur, qui détruit la ville de Barcelone en 985, les frontières de la Vieille Catalogne se maintiennent jusqu’au XIIe siècle, avec la reconquête de la Nouvelle Catalogne et l’occupation de Lleida et Tortosa au temps de Raimond Bérenger IV, comte de Barcelone.

La façon dont sont repeuplées les terres conquises avec de nouveaux colons instaure une structure sociale et des relations économiques entre les divers groupes sociaux qui vont façonner l’organisation de la Catalogne pré-féodale.