L’exil

La défaite de 1939 pousse un très grand nombre d’écrivains à s’exiler. La guerre et ses conséquences, ou les nouvelles réalités auxquelles se heurtent les exilés dans leurs pays d’accueil, sont les sources d’inspiration d’une bonne partie de leur littérature.

« En 1939, la Catalogne s’est exilée. » C’est par cette formule saisissante que l’écrivain Josep Navarro Costabella résume ce qu’a signifié la défaite des républicains en janvier 1939 devant les troupes fascistes de Franco. Le fait d’avoir perdu la guerre aura des répercussions dans tous les domaines de la société, et la culture ne fait pas exception. Malgré les pénuries, la faim, les bombardements et l’avalanche de blessés et de morts pendant la conflagration, les activités culturelles occupent une grande place sur la scène de l’époque. Les écrivains du pays créent en 1937, en plein conflit, l’Institució de les Lletres Catalanes, il y a des représentations théâtrales et même des Serveis de Cultura al Front [Services de culture sur le front], avec un bibliobus pour les soldats. En outre, des revues et des journaux paraissent, des conférences ont lieu, ainsi que toutes sortes d’événements culturels.

En janvier 1939, quand l’occupation de Barcelone par l’armée putschiste devient imminente, nombre d’écrivains doivent s’enfuir pour sauver leur vie. Ce n’est pas seulement en raison de ce qu’ils représentent culturellement, c’est aussi parce que beaucoup d’entre d’eux ont été directement impliqués dans les activités du gouvernement de la Catalogne, la Generalitat. Josep Pous i Pagès, Carles Riba, Francesc Trabal, Joan Oliver, Mercè Rodoreda, Anna Murià et Armand Obiols ont participé à la mise en place de l’Institució de les Lletres Catalanes. D’autres, comme Pere Calders, Avel·lí Artís-Gener (Tísner), Lluís Ferran de Pol, Vicenç Riera Llorca ou Joan Sales, ont combattu dans les rangs républicains. Cet hiver-là, qui est particulièrement rude, les auteurs catalans, comme des milliers d’exilés, gagnent à la hâte la frontière française. Au début, ils s’installent au sud de la France, puis se réfugient dans un centre d’accueil privilégié : un château de Roissy-en-Brie, près de Paris. Ils ont laissé une guerre derrière eux, mais une autre commence. La Deuxième Guerre mondiale éclate en septembre 1939 et, en juin 1940, les Allemands occupent Paris. Les écrivains et les intellectuels doivent emprunter de nouveaux chemins pour survivre. Certains, comme Mercè Rodoreda, Carles Riba ou Pompeu Fabra, décident de rester en Europe (en France et en Grande-Bretagne). Ils ont l’illusion qu’ils vont bientôt pouvoir retourner chez eux. Mais, la plupart décident de traverser l’Atlantique et ils vont s’installer, pour quelque temps, pour longtemps ou pour toujours, au Mexique, en République dominicaine, au Chili, en Argentine, à Cuba et autres pays d’Amérique latine.

L’ampleur de l’exil, comme le racontent les témoins de l’époque et les études ultérieures, est immense. C’est une véritable saignée. Des citoyens de toutes conditions et de tendances politiques diverses se jettent sur les routes. Et une large majorité, pour ne pas dire l’intégralité, de l’élite culturelle de l’époque quitte le pays : des personnalités de premier plan, comme Pau Casals, Pau Vila, Joan Coromines, Josep Trueta ou Antoni Rovira i Virgili, et de nombreux écrivains, journalistes et professeurs. Ce qui explique que la diaspora catalane ait déployé dès la première heure une intense activité culturelle. Dès leur arrivée en France, les intellectuels commencent à organiser des initiatives, comme la fondation Ramon Llull, afin de coordonner la culture en exil dans les pays d’accueil. En 1939, déjà ils publient El Poble Català, font à nouveau paraître la Revista de Catalunya, à Paris, et lancent la Revista dels Catalans d’Amèrica. Toujours en 1939, est publié le premier livre de l’exil, Sense retorn [Sans retour], de Xavier Benguerel, puis, dans les années suivantes, les maisons d’édition Proa et Albor reprennent leur activité en France.

Autre événement de première importance pour la culture en exil, les Jeux Floraux de la Langue catalane, qui, de 1941 à 1978, vont se tenir dans seize pays différents, de la France aux États-Unis, et vont mobiliser des personnalités politiques et artistiques des pays d’accueil. Cette fête servira souvent à dénoncer, dans des tribunes du monde entier, les atrocités génocidaires du régime franquiste et l’occupation de la Catalogne.

Après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, beaucoup d’exilés, dont de nombreux écrivains, gagnent donc l’Amérique du Sud. Dans les pays d’accueil, ils se rassemblent dans les « casals » catalans – des sortes de maisons de la Catalogne, créées en Amérique à partir de la fin du XIXe siècle. À ces structures antérieures à l’exil de 1939, viennent s’ajouter quelques publications promues par les immigrants d’Amérique, comme les revues Germanor, à Santiago du Chili, Catalunya et Ressorgiment, à Buenos-Aires, ou encore La Nova Catalunya, à La Havane. Ces revues servent de premières plates-formes pour les auteurs catalans exilés qui, de France, commencent à y collaborer. Une fois installés en Amérique, ces écrivains lancent de nouvelles publications, comme Quaderns de l’exili, Pont BlauLletres, La Nostra Revista et Xaloc, et des maisons d’édition comme El Pi de les Tres Branques ou Edicions Catalanes de Mèxic.

Dans les pays d’accueil, en Amérique comme en Europe, les écrivains poursuivent, souvent brillamment, leur carrière littéraire. Les exilés reconstruisent tant bien que mal quelques plates-formes culturelles, comme des revues, des maisons d’édition et des concours pour faciliter le dialogue entre les membres de la diaspora, mais aussi avec la Catalogne. Ce n’est pas une tâche facile, compte tenu de leur grande dispersion. Le monde de tous ces auteurs et exilés a changé. Le pays qu’ils ont laissé derrière eux n’est plus le même qu’avant-guerre et celui qui les a accueillis ont leur propre réalité. Contrairement aux auteurs partis pour l’Amérique, ceux qui sont restés en Europe après la Seconde Guerre mondiale vivent un exil caractérisé par la dissémination et produisent une oeuvre dont l’univers littéraire est très individualisé, comme chez Mercè Rodoreda et Carles Riba.

Quelques auteurs relatent ce qu’il ont vécu dans leur chair pendant la première étape de l’exil en France à travers des oeuvres mémorialistes comme Els darrers dies de la Catalunya republicana [Les Derniers Jours de la Catalogne républicaine] (1940), d’Antoni Rovira i Virgili, De lluny i de prop de [De loin et de près] (1973), de Lluís Ferran Pol, ou L’exiliada [L’Exilée] (1976), d’Artur Bladé i Desumvila. D’autres racontent dans leurs romans la situation de pénurie qu’ils ont endurée derrière les fils barbelés des camps de concentration français. Tel est le cas de Xavier Benguerel dans Els vençuts [Les Vaincus] 1984) et d’Agustí Bartra dans Crist de 200.000 braços [Le Christ aux 200 000 bras] (1968). Joaquim Amat-Piniella raconte dans KL Reich (1963) l’enfer qu’il a vécu dans le camp d’extermination nazi de Mauthausen. Un cas à part, pour sa complexité, le recueil de poèmes Elegies de Bierville [Elégies de Bierville], de Carles Riba, publié clandestinement à Barcelone en 1943, avec un faux achevé d’imprimer : Buenos-Aires, 1942.

Il est important de souligner qu’il s’agit là d’écrivains professionnels et que leurs oeuvres, indépendamment de leur incontestable valeur documentaire, ont donc des visées et une portée littéraires qu’il faut resituer dans le contexte des autres littératures européennes.

De l’autre côté de l’Atlantique, les auteurs exilés sont entrés en contact avec un nouvel univers, source d’une grande diversité de motifs littéraires. Pour beaucoup, le contact avec une réalité étrangère suppose un conflit entre l’homme et son environnement. Ainsi, Vicenç Riera Llorca, dans Tots tres surten per l’Ozama [Tous trois s’en vont sur l’Ozama] (1946) ou Cèsar-August Jordana, dans El Rusio i el Pelao [Le Rusio et le Pelao] (1950), ont un regard distant sur la réalité de leur pays d’accueil et ils décrivent, suivant une technique objectiviste, les contrastes et les différences. De fait, le constat de cette dualité, celle du monde occidental et de l’Amérique indigène, « l’Amérique furieuse », est le socle d’un large pan de la prose narrative de l’exil américain. On le voit chez Pere Calders, qui se sert d’éléments fantastiques pour expliquer ce choc. Ainsi dans Gent de l’alta vall [Gens de la haute vallée] (1957), L’ombra de l’atzavara [L’Ombre de l’agave] (1964) ou Aquí descansa Nevares [Ci-gît Nevares] (1964). La plume des exilés se sert de ressources infinies pour exprimer leur inquiétude devant ce monde nouveau dans des romans comme Paraules d’Opòton el Vell [Paroles d’Opòton le Vieux] (1968) et Les dues funcions del circ [Les Deux Fonctions du cirque] (1966), d’Avel·lí Artís-Gener, ou A la boca dels núvols [Dans la bouche des nuages] (1946), de Ramon Vinyes. Dans Odisseu [Odyssée] (1955), d’Agustí Bartra, ou El món de Joan Ferrer [Le monde de Joan Ferrer] (1971), de C.A. Jordana, l’archétype du voyage de vie est pris pour modèle, sur les traces, respectivement, d’Homère et de James Joyce. Nabí [Nabi] (1941), que Josep Carner a commencé à écrire avant la guerre, est construit sur l’histoire biblique de Jonas, et Joan Sales compose, avec Incerta glòria [Gloire Incertaine] (1968), le roman le plus ambitieux sur l’expérience de la Guerre civile espagnole.

La littérature écrite par les écrivains catalans dans le cadre de l’exil politique de 1939 donne, en définitive, la mesure de la défaite sociale, politique et culturelle de la Catalogne. Navarro Costabella affirme qu’en 1939 la Catalogne s’est exilée. Et en effet, quand ce qui définit un pays, les projets et les ambitions qui lui donnent son sens, sont implacablement dynamités et privés de leur assise, le pays vit en exil. Et sa littérature aussi.