Littérature catalane dans d’autres langues

La Catalogne a été la scène littéraire de plusieurs langues. Si au Moyen Âge le catalan partageait l’espace littéraire avec l’occitan ou le latin, plus tard il le ferait avec le castillan, pour trouver, dès la Renaissance, son emplacement définitif en tant que langue de culture. Après la dictature, la Catalogne serait également choisie par de nombreux auteurs pour écrire dans d’autres langues.

La langue est ce qui identifie la littérature catalane car c’est l’unique matériel littéraire – à la différence des arguments, des genres, des thèmes ou des ressources rhétoriques – qui la singularise. Cependant, l’activité culturelle des Catalans, y compris la littéraire, s’est également produite, au fil des siècles, dans d’autres langues, que ce soit par mode littéraire – les troubadours – ou parce que la cour et son prestige culturel ne se trouvait plus en Catalogne – aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles – ou à cause de l’immigration – XIXe et XXe siècles – ou encore, coïncidant avec d’autres causes, par la répression culturelle exercée contre la culture catalane qui rendait difficile l’apprentissage ou l’emploi du catalan. Dans tous les cas, les écrivains catalans qui ont écrit dans d’autres langues, ou les textes écrits dans d’autres langues d’écrivains qui écrivent en catalan, font partie, naturellement, de la culture de notre pays.

Avec la consolidation de la Couronne d’Aragon en tant qu’une des puissances hégémoniques de la Méditerranée, la littérature en catalan vit sa plus grande époque de splendeur, mais, en même temps, elle produit une œuvre notable dans deux langues qui au Moyen Âge bénéficient d’un grand prestige : le latin et l’occitan. La langue de l’ancien Empire Romain constitue la principale source d’éducation pour les classes lettrées et, en tant que telle, elle est utilisée par les auteurs qui cherchent à atteindre les élites sociales. Il n’est donc pas étrange que Raymond Lulle, un des auteurs les plus importants de l’Europe à ce moment, écrive quelques-unes de ses œuvres en latin. Le vaste ouvrage de ce philosophe et théologien change de langue en fonction du lecteur auquel il s’adresse : catalan pour le peuple, latin pour les intellectuels, arabe pour les sermons aux musulmans et occitan pour la poésie troubadouresque de jeunesse. Également à cheval entre les XIIIe et XIVe siècles, nous trouvons l’ouvrage en latin d’Arnau de Vilanova, connu comme le « médecin des rois et des papes ». Il occupa des fonctions importantes auprès des cours de la Couronne d’Aragon et du pape Benoît XI et s’intéressa aux matières les plus variées, et pourtant des ouvrages tel Medicinalium introductionum speculum le convertirent en l’un des médecins les plus réputés du moment. Et si au cours du Moyen Âge le latin est la langue de la haute culture, on peut dire que l’occitan est la langue à la mode parmi les seigneurs féodaux. La poésie occitane arrive chez nous par le biais des troubadours, poètes qui déclament des chansons d’amour et de gestes, et très vite obtient un grand prestige auprès des diverses cours des seigneurs catalans, qui trouvent dans ces compositions une façon raffinée de se divertir. Parmi les troubadours catalans qui écrivent en occitan, on peut citer, pour sa singularité, Guillem de Berguedà. Au contraire de ses contemporains, qui chantent l’amour courtois, ce troubadour se défoule de ses querelles personnelles avec un style caractéristique de la poésie troubadouresque. Il faut ajouter cependant qu’en Catalogne on trouve un bon nombre de troubadours de langue occitane : outre Pere Salvatge, connu pour son débat poétique avec Pere el Gran, citons les noms de Berenguer de Palol, Guerau de Cabrera, Ponç de la Guàrdia, Cerverí de Girona ou Ramon Vidal de Besalú..

L’excellence qui caractérise la culture catalane pendant le Moyen Âge est suivie d’une longue période de décadence qui s’étend de la fin du XVe à la moitié du XIXe siècle. Les raisons de cette époque sombre sont à rechercher dans toute une suite d’événements politiques et sociaux qui débutent avec une union inégale des couronnes d’Aragon et de Castille et qui culminent avec le décret de Nova Planta de 1716, qui donnera priorité à l’emploi public du castillan. Ces circonstances aboutissent à un appauvrissement de la production dans notre pays en langue catalane, mais également en langue castillane, étant donné qu’une bonne partie de la classe noble catalane suit la cour dans son transfert au centre de la Péninsule. Il n’est donc pas étrange qu’au cours de ces siècles nous ne trouvions que rarement des écrivains importants qui écrivent en castillan, ni que les exceptions, comme les poètes Pere Torroella et Joan Boscà, se situent au début de ce processus d’hispanisation..

Né à La Bisbal d’Empordà en 1420, Pere de Torroella est une figure importante de la cour d’Aragon et sa poésie, aussi bien en catalan qu’en castillan, fait l’objet à l’époque d’une large diffusion. Assimilant les nouveautés lyriques que constituent alors Ausiàs March et Pétrarque, Torroella est l’auteur du premier sonnet documenté en langue catalane et son ouvrage en castillan englobe la poésie – chansons, « decires amorosos » et « esparzas » – et la prose (Complanta por la muerte de Inés de Clèves [Complainte pour la mort d’Inés de Clèves]).

Mais peut-être que l’auteur catalan le plus important en langue castillane de ces années-là était Joan Boscà. Né à la fin du XVe siècle, Boscà est un noble très important auprès des cours des Rois Catholiques et de Charles I, en plus d’être précepteur du duc d’Alba. Lors de son séjour en Italie en tant qu’ambassadeur, il entama une amitié avec Garcilaso de la Vega, qu’il introduisit à la lyrique italienne du moment. Boscà fut de fait pionnier dans l’élaboration en langue castillane de strophes italiennes telles que le sonnet, le huitain royal, le tercet enchaîné ou le poème en hendécasyllabes blanc, entre autres. Il fut également pionnier dans l’emploi de l’hendécasyllabe et dans le traitement de thèmes mythologiques classiques ou l’épître morale à la façon d’Horace. L’ensemble de son œuvre fut rassemblée avec des compositions de Garcilaso de la Vega dans Las obras de Boscán con algunas de Garcilaso de la Vega [Les œuvres de Boscán et certaines de Garcilaso de la Vega], un volume posthume imprimé à l’atelier barcelonais de Carles Amorós.

Le mouvement littéraire et culturel qui débute en Catalogne au milieu du XIXe siècle, la Renaissance, permet la revalorisation littéraire du catalan et permet que la production de poésie, de prose et de théâtre de notre pays jusqu’en 1939 s’écrive principalement en catalan. Il faut cependant citer quelques exceptions notables, chacune due à des circonstances très particulières. Le journaliste populaire Gaziel commence à écrire en castillan après le succès de ses chroniques sur la Première Guerre mondiale dans La Vanguardia ; l’écrivain de style art 1900 de grande envergure, Eugeni d’Ors, change de lieu de résidence, de langue littéraire et d’idéologie politique au début des années vingt. La victoire du général Franco fit que, au cours des années quarante, la littérature en catalan soit reléguée à la résistance ou à l’exil, et que des auteurs en castillan ne cachant pas leur idéologie conservatrice surgissent. C’est le cas d’Ignasi Agustí, auteur de La ceniza fue árbol [La cendre fut arbre], ou de Josep Maria Gironella, père de Los cipreses creen en Dios [Les cyprès croient en Dieu]. À partir des années cinquante apparaît toutefois une génération d’écrivains qui, encore que leur travail soit exclusivement en castillan, ne cachent pas leur préoccupation morale et esthétique face à la dictature que vit le pays. Parmi les romanciers qui font refléter cette problématique sociale, citons des figures comme celles de Carmen Laforet et son Nada [Rien], Ana María Matute et Los Abel [Les Abel] ou, encore que plus jeune, Juan Marsé, avec Últimas tardes con Teresa [Teresa l’après-midi]. En ce qui concerne les poètes, citons ceux qui se regroupent sous le nom de « generació dels 50’ [génération de 1950]. Peut-être les figures principales sont-elles celles de Jaime Gil de Biedma, auteur de Las personas del verbo [Les personnes du verbe], Carlos Barral avec Metropolitano [Métropolitain] et José Agustín Goytisolo avec Algo sucede [Quelque chose se passe], mais n’oublions pas Corredor Matheos et son Ahora mismo [Maintenant même] ou Enrique Badosa et les Baladas para la paz [Ballades pour la paix]. À partir des années soixante et début des années soixante-dix, apparaît une nouvelle génération d’auteurs en castillan qui mise sur le style soutenu et expérimental que nous trouvons dans les romans de Juan Goytisolo, père de Juan sin Tierra [Juan sans terre], et Luis Goytisolo, auteur d’Antagonía  [Antagonie], ou dans les premiers livres de poèmes de Pere Gimferrer, comme Arde el mar [Mer embrasée]. En même temps, une littérature apparaît qui, sans perdre le niveau littéraire, incorpore le sens ludique et ironique des genres populaires. L’éclectique Manuel Vázquez Montalbán excelle dans ce domaine avec sa série dédiée au détective Pepe Carvalho ; on peut toutefois citer également quelques-uns des livres en castillan de Terenci Moix, comme Amami, Alfredo! Polvo de estrellas [Amami, Alfredo ! Poussière d’étoiles].

Avec l’arrivée de la démocratie, apparaît également un nouveau genre narratif qui, d’une certaine façon, réunit les deux tendances précédentes. Les ouvrages de ces auteurs démontrent leur vocation intellectuelle, mais ils font également preuve d’un sens ludique de l’écriture. Parmi les exemples à citer nous trouvons Félix de Azúa et son Historia de un idiota contada por él mismo [Histoire d’un idiot contée par lui-même], Eduardo Mendoza et La ciudad de los prodigios [La Ville des prodiges] ou Enrique Vila-Matas, auteur de l’Historia abreviada de la literatura portátil [Histoire abréviée de la littérature portable].

La consolidation de la démocratie a également signifié la normalisation du bilinguisme. Dans les dernières générations nous trouvons des auteurs qui écrivent en castillan, comme Francisco Casavella avec El día del Watusi  [Le jour du Watusi] ou Kiko Amat et les Cosas que hacen BUM [Les choses qui font BOUM], mais aussi d’autres qui combinent normalement les deux langues, comme Lolita Bosch avec La familia de mi padre [La famille de mon père]. De la même façon, nous trouvons des écrivains qui, comme Mathew Tree, auteur de La puta feina [Maudit boulot], ou Monika Zgustova et les Contes de la lluna absent [Contes de la lune absente], ont adopté le catalan comme langue littéraire.Un autre effet de la normalisation du pays a été l’établissement d’écrivains nés hors de Catalogne et qui en partie ont eu à voir avec l’importante industrie éditoriale de Barcelone. Pendant les années soixante-dix, certains auteurs du « boom » furent de passage à Barcelone – c’est le cas de Gabriel García Márquez, José Donoso ou Mario Vargas Llosa –, mais à partir des années quatre-vingt des auteurs comme Ignacio Martínez de Pisón ou Roberto Bolaño ont écrit une partie de leur ouvrage chez nous. Actuellement, travaillent également en Catalogne des écrivains comme le Nord-américain Jonathan Littel, le Français Mathias Enard ou le Soudanais Jama Mahjouh.