Mercè Rodoreda

Mercè Rodoreda i Gurguí (Barcelone, 1908 – Gérone, 1983) est l’une des grandes romancières du XXe siècle. L’auteure de La plaça del Diamant [La place du Diamant] commence sa carrière littéraire avec des romans psychologiques, puis façonne au fil du temps un univers atemporel et mythique, assez exceptionnel dans la fiction catalane contemporaine.

Mercè Rodoreda est devenue, grâce à La place du Diamant, Alomar ou Isabel i Maria une grande référence littéraire. En dehors de la prose, l’écrivain a aussi cultivé la peinture, la poésie et le théâtre. Si ses premières œuvres tendent à raconter des histoires initiatiques, sur un mode clairement psychologisant, l’auteure intègre peu à peu des techniques propres au roman symbolique, au point de créer, surtout vers la fin, un univers mythique et atemporel.

Rodoreda est née dans le quartier barcelonais de Sant Gervasi en 1908. C’est son grand-père, Pere Gurguí, actif dans le mouvement de la « Renaixença », qui l’initie à la littérature en lui faisant lire des poèmes de Jacint Verdaguer, Joan Maragall et Josep Carner. Fille unique d’un couple amateur de théâtre, elle ne va à l’école que jusqu`à l’âge de sept ans. C’est à la maison, où règne une ambiance très bohème et où l’argent fait souvent défaut, qu’elle va recevoir son éducation.

Pendant la Deuxième République, l’écrivain participe pleinement à la dynamique culturelle de l’époque. Elle commence à écrire, comme certaines de ses contemporaines (M. Teresa Vernet, Anna Murià ou Aurora Bertrana) pour des publications périodiques. Pendant les années 1930, Rodoreda réalise des interviews pour Clarisme, publie des nouvelles dans La Publicidad, La Rambla et  La Veu de Catalunya et, parallèlement, se fait connaître comme romancière avec Sóc una dona honrada? [Suis-je une femme honnête ?] 1932), Del que hom no pot fugir [Ce qu’on ne peut fuir] (1934),Un dia de la vida d’un home [Une journée dans la vie d’un homme] (1934), Crim [Crime] (1936) et Aloma (1938, prix Crexells 1937). Rodoreda reniera tous ces textes, sauf Aloma. Dans ces premières créations, l’influence du roman psychologique se fait sentir. L’auteure y manie des techniques liées à l’avant-garde, comme le monologue intérieur ou le jeu parodique avec les genres. L’un de ses fils narratifs, avec lequel elle renouera par la suite, c’est le chemin initiatique de jeunes héroïnes.

Pendant la Guerre civile, Rodoreda participe aux activités culturelles organisées par le ministère de la Culture de la Generalitat de Catalogne, et en particulier par la toute nouvelle Institució de les Lletres Catalanes. Lorsque Barcelone tombe aux mains de l’armée franquiste, elle part en exil avec d’autres écrivains et gagne Roissy-en-Brie. Peu après, les troupes nazies entrent dans Paris et, avec le critique Armand Obiols (de son vrai nom, Joan Prat), elle se réfugie à Limoges, puis s’installe à Bordeaux, où, pour survivre, elle fait des travaux de couture. Au cours de cette période, elle écrit quelques-unes des nouvelles qu’elle rassemblera dans Vint-i-dos contes [Vingt-deux contes] (1958), elle rédige Isabel i Maria, un roman inachevé qui ne sera publié qu’après sa mort, en 1991. Elle peint des aquarelles et des gouaches et écrit des poèmes. En 1949, elle participe aux Jeux Floraux de la Langue catalane et devient maître en “Gai Savoir”. Entre 1946 et 1953, période où elle retourne vivre à Paris, elle entretient, en raison de son activité poétique, une correspondance très intéressante avec Josep Carner.

En 1954, Rodoreda s’installe à Genève, où Obiols travaille comme traducteur pour l’UNESCO. Cette époque, où elle peut enfin jouir d’une certaine aisance économique, est la plus fertile. A Genève, elle trouve le temps de mener à bien ses projets les plus ambitieux : La place du Diamant(1962) et La mort i la primavera [La Mort et le Printemps], qui restera inachevé et ne sera publié qu’en 1986. Si le premier des deux romans, le plus populaire, raconte, à partir de la construction d’une voix narrative, la lente affirmation identitaire d’une jeune femme de Barcelone, qui survit à la guerre civile et à la misère de l’après-guerre, le second s’éloigne du réalisme psychologique pour façonner un monde mythique et sauvage, celui d’une communauté dominée par un ensemble de rites d’apprentissage et mortuaires.

La parution et le succès de La place du Diamant constituent un tournant dans le parcours rodorédien. D’une part, cela l’encourage à continuer à écrire des romans. Peu après, en effet, elle publie Carrer de les Camèlies [Rue des Camélias] (1966), axé sur le fil conducteur du roman d’apprentissage, et Jardí vora el mar [Jardin au bord de la mer] (1967), portrait d’une famille bourgeoise à travers la voix de son jardinier. La même année, elle fait paraître un recueil de récits fantastiques, La meva Cristina i altres contes [Ma Cristina et autres contes] (1967). D’autre part, La place du Diamant est le point de départ d’une relation fructueuse avec son éditeur, qui dirige El Club dels Novel·listes, l’écrivain Joan Salas, lequel, au même titre qu’Obiols, deviendra son mentor littéraire. Dans le même temps, l’auteure revoit l’un de ses romans d’avant-guerre, Aloma, dont la nouvelle édition sera publiée en 1969.

En 1972, après la mort d’Obiols, Rodoreda revient définitivement à Barcelone. Elle est de plus en plus attirée par les décors naturels luxuriants et, en 1978, elle s’installe dans une maison qu’elle a fait construire à Romanyà de la Selva, dans la province de Gérone. À son retour, c’est déjà une figure reconnue de la littérature catalane, puis elle obtient la consécration officielle, au point de se voir attribuer, en 1981, le Prix d’Honneur des Lettres Catalanes. Durant les années 1970, elle publie Mirall trencat [Miroir brisé] (1974), roman d’une structure polyédrique, le recueil de nouvelles Semblava de seda i altres contes [On aurait dit de la soie et autres contes] (1978), qui recrée des atmosphères de plus en plus oniriques, et la prose poétique Viatges i flors [Voyage et fleurs] (1980), qui pratique la formalisation symbolique. Ses deux derniers romans sont Quanta, quanta guerra… [Tant et tant de guerre …] (1980), situé dans une atmosphère atemporelle, et La mort et le Printemps, publié à titre posthume. Dix ans après sa mort, ses pièces de théâtre ont été rassemblées dans El torrent de les Flors [Le torrent des Fleurs] (1993), et elles ont en commun avec ses romans, le recours au style oral.