Noucentisme et avant-garde

En 1924, Josep Pla décrit le  noucentisme  comme un  mouvement d’idées . Il est vrai que politique et culture s’allient durant les premières décennies du XXe siècle et que la collaboration entre la bourgeoisie, le nationalisme catalan et les intellectuels du pays aboutit à l’institutionnalisation de la culture catalane.

Ce terme désigne les années 1900 du nouveau siècle et emploie également l’adjectif « neuf » car il se veut l’opposé à « vieux », et réclame la conception à la modernité tout en se distinguant parfaitement du modernisme. « Noucentisme » veut englober toutes ces idées, et c’est pourquoi l’écrivain et penseur Eugeni d’Ors le dénomme et le revêt de contenu théorique dans le journal La Veu de Catalunya, où il signe la chronique Glosari (1906-1920) sous le pseudonyme « Xènius ». À travers de nouveaux postulats esthétiques et idéologiques, les « noucentistes » veulent mettre le point final au « modernisme », qui jusqu’alors a dominé la scène artistique catalane, et récupérer la sobriété du classicisme gréco-romain tout en créant un univers symbolique riche en linguistique et iconographie.

Le noucentisme naît en 1906 et meurt en 1923. Deux évènements très importants le précèdent. D’une part, la création en 1901 de  Solidarité Catalane  et celle de la  Ligue Régionaliste  ayant  La Veu de Catalunya (1988-1939) comme principale plateforme de diffusion. D’autre part, Josep Carner publie en 1906 le livre de poèmes Els fruits saborosos [Les fruits savoureux], qui devient l’icône du classicisme noucentiste, et Enric Prat de la Riba achève La nacionalitat catalana [La nationalité catalane]. Prat de la Riba est également le pionnier du projet politique d’autodétermination en 1914 de la Mancommunauté de Catalogne, ainsi que de nombreuses institutions culturelles qui fixent les fondements de la Catalogne moderne.

En 1907 l’Institut d’Estudis Catalans voit le jour, il représente l’autorité de plus haut niveau académique aussi bien en littérature qu’en recherche scientifique. C’est lui qui charge Pompeu Fabra, président de la Section Philologique, de la standardisation linguistique de la langue catalane. Cette tâche se matérialise avec l’élaboration et la publication des Règles d’orthographe (1913), la Grammaire catalane  (1918) et le Diccionnaire général de la langue catalane (1932). La Bibliothèque de Catalogne, conçue en tant que bibliothèque nationale, organise le premier système bibliothécaire du pays avec la création de l’Ecole de Bibliothécaires (1915) et les Bibliothèques Populaires (1918). Quant à l’Association Protectrice de l’Enseignement Catalan (1914), elle introduit dans les écoles catalanes la méthode Montessori, la méthode la plus moderne à cette époque.

L’industrie éditoriale fait un grand pas quantitatif et qualitatif en avant. Nous assistons à la prolifération de nombreuses publications régionales et à l’apparition de revues comme Empori (1907-1908), La Revista (1916-1936) ou le magazine D’ací i d’allà (1918-1936), mais aussi à la création de maisons d’édition comme l’Editorial Catalana (1917-1924), sous le mécénat de Francesc Cambó et la direction de Josep Carner, convertie à partir de 1924 en Editorial Catalònia. Le support économique de Cambó est également décisif pour constituer la « Fundació Bernat Metge », spécialisée dans la traduction au catalan des auteurs classiques grecs et latins.

Les principes esthétiques et théoriques du « noucentisme » prennent fondamentalement pour modèle le classicisme et le « méditerranisme ». Le monde classique relève des racines culturelles et idéologiques et celui de la Méditerranée évoque une luminosité et un espace commun que les Catalans ont hérité et qui est associé à la tradition et à l’identité. La civilité, ou savoir-vivre, est une autre des valeurs du noucentisme; la ville est un endroit idéal, l’espace moderne où ont lieu tous les changements revendiqués dans le programme noucentiste.

Eugeni d’Ors fait des textes journalistiques un genre littéraire moderne dont l’énoncé est très proche à l’essai littéraire. La glose journalistique que d’Ors signe chaque jour est, en fait, une réflexion brève et mordante sur l’actualité politique et culturelle, mais également sur des aspects banals. D’Ors est l’auteur de La Ben Plantada  (1911), où il dépeint Teresa, un personnage féminin dont il se sert pour expliquer le modèle classicisant catalan et sa composition à travers le rôle central de la femme dans la société. Le livre laisse voir la philosophie « orsienne » qui donne toute son importance à l’anecdote. Gualba, la de mil veus [Galba, celle des mille voix] (1915) ou Oceanografia del tedi  [Océanographie de l’ennui] (1916) sont d’autres de ses ouvrages.

En littérature la poésie, parallèlement à l’essai, devient le genre hégémonique de création, et ceci au détriment de la prose de fiction et du roman. L’essence de la poésie ne s’exprime qu’en sonnet écrit en décasyllabes. Les nombreux poètes sont influencés par la morale catholique, mais composent à travers un regard urbain à l’assaut de situations plutôt banales qu’ils poétisent grâce à leurs atouts littéraires. Parmi les noms les plus remarquables, à part Josep Carner ou Guerau de Liost, pseudonyme de Jaume Bofill i Mates, nous trouvons Josep M. López Picó, Rafael Masó, Jaume Agelet i Garriga ou Maria-Antònia Salvà et Miquel Ferrà. En ce qui concerne la critique littéraire, Alexandre Plana et Joaquim Folguera se détachent dans ce domaine.

Entre la 1ère et la 2ème Guerre Mondiale un nouveau phénomène apparaît, les avant-gardes, une réaction contre le pouvoir et les goûts esthétiques de la bourgeoisie. Il s’agit d’un des mouvements les plus représentatifs du XXe siècle. Les avant-gardistes mettent l’accent sur la recherche de la modernité et prétendent créer un nouveau langage capable de rompre avec la tradition, de refléter les nouveaux modes de vie et de dépasser les barrières de la création artistique.

Les avant-gardistes font leur apparition en Europe dans l’art pictural, mais se dispersent très vite dans d’autres domaines artistiques et culturels, comme la littérature, le cinéma, la publicité, le design et les arts plastiques (Kandinsky ou Dalí), l’architecture (Bauhaus i GATPAC) ou la musique (Satie, Schönberg ou Gerhard). Les artistes avant-gardistes fuient la rationalité et recherchent la subjectivité et l’impression.

De 1914 à 1930, la situation littéraire catalane est franchement complexe car différentes tendances littéraires se juxtaposent; d’une part, les dernières manifestations du naturalisme et du modernisme et, d’autre part, le « noucentisme » qui, en 1920, arrive à sa fin. Avec cet arrière-plan la littérature qui émerge se convertit en une culture expérimentale irrationnelle et en même temps une culture d’aventure. Les principaux mouvements d’avant-garde sont les suivants :

Cubisme (1907-1914). Le mouvement cubiste naît au sein de la peinture et de la sculpture. L’un des principaux apports de ce mouvement est la nouvelle interprétation de l’espace et l’utilisation d’un langage aux formes géométriques. En littérature, son représentant le plus remarquable est Guillaume Apollinaire, qui introduit le calligramme à la poésie. Apollinaire fait son entrée en Catalogne à l’occasion d’une exposition à la galerie de Josep Dalmau, en 1912.

Futurisme. Il naît en Italie, engendré par Filippo Tommaso Marinetti, auteur du premier Manifeste futuriste (1909), qui mise sur l’art concernant la ville moderne et plus concrètement la machine et la vitesse, dans le but de s’opposer ouvertement aux canons de la beauté classique. En matière littéraire, Marinetti propose la destruction de la syntaxe.

Dadaïsme. Il est lancé à Zurich en 1915 par un groupe d’intellectuels, dont les plus remarquables sont Tristan Tzara et Francis Picabia. Il propose le rejet général, la destruction pour le simple plaisir de détruire. Il prétend créer la confusion sans voie de sortie. En Catalogne, la relation avec le dadaïsme est spécialement directe car un groupe d’artistes d’avant-garde exposent plusieurs œuvres du mouvement aux Galeries d’art Dalmau et grâce aussi à la présence de Picabia, qui vit à Barcelone (1916-1917) et qui y fonde la revue 391, porte-parole de la nouvelle tendance.

Surréalisme. C’est le mouvement le plus solide des avant-gardes. C’est ainsi que le définit André Breton en 1924 avec la publication du premier Manifeste du surréalisme. À partir de cette date et jusqu’en 1929 il vit une des périodes les plus brillantes. Il exalte l’inconscience et l’absence de contrôle rationalisateur, deux éléments indispensables pour la création artistique. Dans ce contexte les ouvrages de Sigmund Freud prennent du relief ainsi que ses théories sur l’inconscient et le rêve, exposées en 1917. En peinture certains noms détachent tels que Chagall, Dalí ou Miró, et au cinéma celui de Buñuel.

La première étape de l’avant-garde catalane est essentiellement futuriste et se situe de 1916 à 1925. Après l’exposition cubiste de 1912, les Galeries Dalmau éditent la revue Trossos (1916-1918), dirigée par Josep M. Junoy, qui publie le calligramme Oda a Guynemer [Ode à Guynemer]. En 1917 Joan Salvat-Papasseit devient le centre de rotation du futurisme. Parmi les poètes futuristes nous trouvons Carles Sindreu ou Sebastià Sánchez-Juan. En ce qui concerne la critique, Sebastià Gasch et Lluís Montanyà sont des plus connus.

Les avant-gardes ne peuvent ignorer certains traits tels que le repliement intérieur, l’idée de mouvement associée à la vitesse, l’éloignement vis-à-vis de l’humour, la création d’une iconographie urbaine associée au bitume, à l’urbanisme, l’électricité, la publicité, la machine (l’automobile, l’avion, le télégraphe, le tramway, etc.), le sport ou le cinéma, qui employait un langage en symbiose avec l’avant-garde, concernant la fragmentation du langage, et ceci sans oublier la création du star-système incarné par des noms comme Rodolfo Valentino, Greta Garbo, Charlot ou Buster Keaton.

Contrairement aux avant-gardes italiennes ou plastiques, les avant-gardes littéraires catalanes ne constituent jamais une rupture violente, mais ont plutôt tendance à collaborer avec les groupes institutionnalisés car depuis la moitié du XXe siècle le pays lutte pour reconstruire une culture et consolider la codification d’une langue, qui pour diverses raisons historiques est devenue désuète. Des poètes comme Josep M. Junoy ou J. V. Foix, conscients de cette situation culturelle, ont concilié la subversion littéraire avec tout le respect du langage, mais ont préféré la continuité et la construction aux idées de rupture et de recherche.