Noucentisme. Les idées noucentistes

Les artistes noucentistes se sont évertués à faire vivre la culture catalane officielle. C’est un mouvement unique, car pour la première fois dans l’histoire, la politique, les institutions, l’art, la littérature et la musique convergent vers un même objectif.

Le noucentisme est né dans une période complexe et fertile, tant du point de vue politique que culturel, de l’histoire de la Catalogne. Bien qu’il soit difficile d’en situer les bornes chronologiques, on peut dire qu’il naît grosso modo en 1906 et dure jusqu’en 1923. Ce nouveau mouvement pénètre peu à peu la politique, les institutions, l’esthétique, la littérature et l’art. Il est culturellement et politiquement très actif et il a deux grands points de référence. D’une part, la Catalogne Cité, c’est-à-dire Barcelone, comprise comme une grande métropole de la culture catalane. D’autre part, la tradition méditerranéenne. Il va s’étendre progressivement dans toute la Catalogne, la Catalogne du Nord et les Baléares. Tous ces territoires vont partager une série d’évènements esthétiques, politiques et artistiques.

Ses premiers défenseurs viennent du modernisme. Parmi eux, on trouve des intellectuels tels que l’écrivain, philosophe et journaliste Eugeni d’Ors, le poète Josep Carner, le poète et homme politique Jaume Mates i Bofill, l’architecte et poète Josep Pijoan et les peintres Torres García, Francesc d’Assís Galí, Xavier Nogués et Feliu Elias. Ils aspirent à revivifier la culture catalane.

Le noucentisme n’a pas surgi du néant. Entre 1891 et 1905 émergent des courants, dénominations, situations et personnages dont la confluence va faire naître ce nouveau mouvement, en 1906. À cette époque le modernisme est en train de décliner et les artistes luttent pour une réorientation esthétique, contre la tendance fin de siècle.

La relève générationnelle se produit donc après le tournant du siècle. Chez les nouveaux artistes fermente l’idée d’un renouveau et d’une modernité esthétique, littéraire et artistique s’appuyant sur le retour au classicisme et au méditerranéisme, doctrines issues principalement de l’école romane  puis nourries des apports de Cézanne et de la rhétorique classiciste de l’« esprit nouveau ».

De même qu’au XIXe siècle, les revues jouent un rôle de premier plan. Si pendant la période de splendeur du modernisme Pèl & Ploma était une publication de référence du mouvement, désormais c’est Forma qui devient l’organe de la nouvelle sensibilité.

En 1906, pour la première fois, Eugeni d’Ors, qui signe du pseudonyme de Xènius, utilise le terme de noucentisme. L’écrivain catalan écrira pendant seize ans plus de quatre mille « gloses », des articles d’opinion publiés dans la presse, où il réfléchit à ce qui se passe dans la société de l’époque. À travers ces billets, il peut formuler consciencieusement le programme de ce mouvement, qui allait permettre de renouveler la culture de la Catalogne. Il s’agit d’un discours à la fois éthique et esthétique. Un an plus tard, le président de la Diputació de Barcelone, fondateur de l’Institut d’Estudis Catalans, Enric Prat de la Riba, institutionnalise le noucentisme et en applique les idéaux à la politique.

Dans le même temps surgit le premier mouvement unitaire catalan, Solidaritat catalana. Cette nouvelle formation remporte haut la main les élections de 1907. Pour la première fois dans l’histoire, la politique, les institutions, l’art, la littérature et la musique convergent vers un objectif commun, la création d’un pays moderne. L’esprit noucentiste est beaucoup plus collectif que ne l’était le courant moderniste, et tous les membres du groupe font preuve d’une grande cohésion.

Les noucentistes aspirent à créer un modèle autochtone spécifique. Les institutions  noucentistes, comme l’Institut d’Estudis Catalans et la Bibliothèque de Catalogne, naissent en rejet des structures propres à l’administration provinciale de l’État et à la loi de juridictions. C’est l’hégémonie politique de la bourgeoisie catalane qui est recherchée.

Les artistes noucentistes veulent se démarquer des idéaux esthétiques prônés par les symbolistes et les impressionnistes. Ils sont séduits par les classiques grecs, latins et autochtones et ils ambitionnent de définir des racines qui donneraient à la culture une valeur d’éternité. Les recueils de poèmes  Els fruits saborosos [Les fruits savoureux] de Josep Carner et Les Horacianes [Les Horatiennes] de Miquel Costa i Llobera obéissent à cette ligne. Eugeni d’Ors définit les contours du « noucentisme » dans la préface du recueil La Muntanya d’Ametistes [La montagne d’améthyste] de Guerau de Liost (pseudonyme de Jaume Bofill i Mates). Les intellectuels organisent le premier Congrès international de la langue catalane.

Cependant, pour de nombreux historiens, le noucentisme commence en 1911 avec la publication de L’Almanac dels Noucentistes, sorte de lettre de présentation du groupe de la première période. C’est bien à ce moment-là que tous ses membres montrent une pleine conscience d’appartenir à un collectif. La même année est présentée à Barcelone une exposition consacrée à Joaquim Sunyer, qui s’érige en parangon artistique. Se tiennent également des expositions des sculpteurs Josep Clarà et.Enric Casanovas. Le travail de ces trois artistes allait constituer un modèle esthétique pendant deux décennies. Les nouvelles idées collectives visent à une culture représentative, européenne et tournée vers l’avenir, en opposition aux tendances anarchistes et modernistes d’alors.

Également en 1911, l’Institut d’Estudis Catalans est définitivement réorganisé et il va, sous la houlette de Pompeu Fabra, prendre le contrôle de la vie intellectuelle et scientifique du pays. C’est aussi l’année de la parution de La ben plantada [La Bien Plantée], une« glose » d’Eugeni d’Ors à forte teneur littéraire, qui se veut une sublimation esthétique de l’éthique « noucentiste ».

Dans le domaine artistique, Aristide Maillol est un précurseur, car il crée dès le début du siècle des œuvres très marquées par le classicisme. L’association Les Arts et els Artistes joue un grand rôle dans la formulation du concept de noucentisme appliqué aux beaux arts. Ainsi, le classicisme, le méditerranéisme cézanien, le baroquisme autochtone et le popularisme ironique deviennent des composantes essentielles de la peinture. Enric Casanovas, et surtout Esteve Monega, directeur du département de sculpture de l’Escola Superior dels Bells Oficis, sont les principaux représentants du mouvement dans le domaine de la sculpture. Parmi les autres sculpteurs proches des idées noucentistes, Manolo Hugué, Pau Gargallo, et Joan Borrell Nicolau. En architecture, Rafael Maso, à Gérone, et Josep Goday, à Barcelone, incarnent le passage du modernisme au noucentisme.

En 1914, le noucentisme renforce ses assises. La Première Guerre mondiale éclate et dans le monde de l’art deux tendances surgissent. D’une part, les artistes qui se sentent attirés par les premières avant-gardes, la ligne francophile ; d’autre part, ceux qui se laissent séduire par la civilisation germanique.

Toutefois, il règne alors une forte orthodoxie qui efface l’éclectisme de la première étape. C’est le commencement d’une période dorée qui durera jusqu’en 1917, date de la mort Prat de la Riba. Après la disparition du Président de la Mancomunitat de Catalogne, s’ouvre ce que Josep Pla décrira comme huit ans de crise d’autorité, pendant lesquels les partis catalanistes se déchirent. En 1918, Puig i Cadafalch devient le nouveau président de la Mancomunitat. Les conflits sont incessants et deux grandes personnalités s’expatrient, Eugeni d’Ors et Josep Carner. En 1922, des membres d’Acció Catalana font sécession, et un an plus tard Primo de Rivera fait un coup d’État et instaure une dictature.

Sous la dictature, le mouvement noucentiste se désagrège peu à peu et se réduit à une sorte de substrat disparu, tandis que disparaissent les institutions culturelles qui avaient été créées, telle la Mancomunitat.

Ainsi, à partir de 1924, les clichés du méditerranéisme, surtout en littérature, se vulgarisent, et quelques artistes rejoignent le réalisme européen. Et la culture officielle domine dans l’urbanisme, l’architecture et l’art. C’est un refus très net de l’avant-garde. Enfin, avec l’avènement de la République catalane, le programme institutionnel du noucentisme est repris, mais c’est pratiquement tout ce qu’il reste de ce mouvement. Il n’y aura jamais de retour à ce militantisme qui, toutes classes sociales confondues, cherchait à instaurer une esthétique officielle pour la culture du pays.

Pendant cette période de déclin, il se produit un changement majeur dans la peinture de Torres García, qui devient l’exemple même du style officiel. Les revues noucentistes continueront à paraître jusqu’en 1935.