Peuples colonisateurs et autochtones. La culture ibérique, grecque et phénicienne.

Entre le VIIIe siècle av. J.-C. et le début de la romanisation, au IIIe siècle av. J.-C., il y a une confluence de trois cultures : celle des villages ibériques – autochtone –, la culture grecque et la phénicienne, qui vont établir les bases culturelles du futur territoire catalan.

Les Phéniciens et les Grecs développent depuis la fin du deuxième millénaire av. J.-C. un intense trafic commercial à travers toute la Méditerranée. La découverte du Mare Nostrum occidental est due, d’une part à l’expansion de leur commerce fondé sur la production manufacturière, mais surtout à la recherche de métaux – cuivre et bronze – et d’autres matières premières. Après avoir fondé plusieurs colonies au nord de l’Afrique, les Phéniciens s’établissent dans les riches terres d’Andalousie avec une importante colonie à Gadès, d’où ils vont exercer une influence décisive sur le développement de la culture tartessienne et ibérique. Le résultat de ce contact se reflète dans l’écriture, les techniques de travail du métal – spécialement le fer–, la consommation et la production de vin et d’huile ou la diffusion de la céramique au tour.

Les amphores phéniciennes découvertes d’abord dans les comptoirs du sud de la péninsule, puis dans ceux d’Ibiza, sont les vestiges d’un commerce actif antérieur à l’arrivée des colonisateurs grecs dans le Baix Ebre et l’Empordà. Ce sont les Phéniciens qui semblent avoir introduit la métallurgie en Catalogne au milieu du VIIIe siècle av. J.-C.

Les peuples grecs provenant de Phocée, en Asie Mineure, après avoir fondé Massilia (Marseille) vers 600 av. J.-C. et dominé l’arc côtier de la Ligurie italienne jusqu’au golfe de Roses, bâtissent Empúries et Roses. La première colonie grecque s’installe dans la presqu’île de Sant Martí d’Empúries vers 580 av. J.-C. et donne lieu à la ville d’Emporion (marché), dont dérive le nom de l’Empordà. Rhode (Roses), quant à elle, est fondée un siècle plus tard et va devenir une cité importante au IIIe siècle. Bien qu’en principe Emporion et Rhode se situent dans l’orbite commerciale de Massilia, elles deviennent indépendantes petit à petit et créent leurs propres circuits de commercialisation, comme en témoigne la frappe d’une monnaie au nom de la ville, qui sert de modèle aux premières frappes indigènes ibériques.

Le contact entre les Grecs et les populations indigènes d’Empúries stimule les activités économiques de celles-ci, qui adoptent certains traits culturels comme l’adoration de Déméter ou d’Apollon, et permet le développement des techniques et des connaissances. Les tribus ibériques autochtones doivent beaucoup aux influences des peuples colonisateurs. Ce sont d’abord les Grecs, puis les Romains, qui introduisent les diverses déités antiques. Un témoignage en est la découverte, lors des fouilles de 1909, de la statue d’Asclépios ou Esculape, en marbre pentélique et de Paros, et qui date du IVe siècle. Il en est de même pour l’écriture ibérique, qui n’est toujours pas déchiffrée de nos jours, et qui est stimulée par la présence grecque. Le caractère pacifique de cette dernière favorise l’intégration des deux communautés, à tel point qu’au IVe siècle av. J.-C. elles créent un front commun contre les destructions provoquées par l’incursion des Gaulois.

La polis grecque d’Empúries, une ville de six hectares à peine et deux mille habitants, atteint sa plus grande splendeur au IVe siècle av. J.-C. Cette étape dorée se prolonge même sous les temps de l’occupation romaine dès la fin du IIIe siècle av. J.-C., en 218 av. J.-C. plus exactement, dans le cadre de la deuxième guerre punique, opposant Rome et Carthage pour le contrôle de la Méditerranée occidentale. La présence romaine n’altère pas la coexistence gréco-ibère, elle s’y joint et va la préserver jusqu’au IIIe siècle. D’autre part, son importance en tant que centre commercial de la côte péninsulaire n’est pas affectée par la perte de son indépendance politique.

Les peuples indigènes autochtones, les Ibères, produit de l’évolution des peuples de l’âge du bronze, sont agriculteurs, éleveurs et commerçants. Ils se consacrent à la culture des céréales (blé, orge et avoine), des légumineuses (lentille, pois, jarosse), des légumes verts et des fruits secs (amande, noisette); ils fabriquent de l’huile, depuis que les Romains sont arrivés, et bien qu’ils cultivent aussi la vigne, il est peu probable qu’ils élaborent du vin. Ils travaillent les champs avec des charrues en fer. Dans le village de Les Toixoneres (Calafell), la production de bière est documentée. Ils développent également une solide économie agropastorale (chèvres, moutons, porcs) et ils pratiquent la chasse et la pêche. Leur artisanat textile naissant (filage et tissu) s’exporte.

Bien que les Ibères aient donné par la suite leur nom à la Péninsule, ils n’occupent que la côte orientale comprise entre l’Andalousie et la vallée du Rhône. Sur le territoire catalan, ils sont regroupés dans deux zones : la côte et l’arrière-pays. Sur la côte se trouvent les Ilercavons (Baix Ebre), les Cossétans (Camp de Tarragona), les Laiétans (entre le Llobregat et le Tordera, sur la côte barcelonaise) et les Indigètes (la Selva et l’Empordà, en contact avec les Grecs). L’intérieur est occupé par les Ilergètes (Lleida, Baix Urgell, une partie de l’Aragon et des Prépyrénées de Lleida), les Iacétans (au nord des précédents et jusqu’aux Pyrénées), les Lacétans (haute et moyenne vallée du Llobregat), les Ausétans (de l’Osona jusqu’aux Guilleries), les Sédétans (moyenne vallée de l’Ebre), les Suessétans (entre les Sédétans et les IIergètes, jusqu’aux Pyrénées), les Cérétans (Cerdagne), les Bergistans (Berguedà), les Castillans (Garrotxa), les Arénosins (Val d’Aran) et les Andosins (Andorre).

Ces peuples ont des points communs : l’organisation sociale, la culture matérielle et la langue, avec ses variantes dialectales. Mais les différences entre eux proviennent de leur relation culturelle avec les peuples colonisateurs phéniciens, grecs et romains, qui marquent aussi leurs activités économiques. Celles-ci varient en fonction de leur portée locale ou internationale. L’activité manufacturière de type domestique qui effectue le travail des champs est locale. Dans le domaine international, via Empúries, des articles de luxe font leur entrée, comme la céramique de grande qualité ou l’orfèvrerie, troquées contre les matières premières du territoire. Ce type d’échanges fait émerger des personnes jouissant d’un certain prestige dans la communauté, ce qu’il ne faut pas confondre avec la stratification de groupes sociaux hiérarchisés.

Dans les communautés ibériques, il existe une autorité représentative. Les tribus de la côte, en contact avec les Grecs, sont régies par des assemblées générales et des conseils d’anciens. En revanche, dans les villages de l’intérieur, la direction a un caractère militaire. Indibil et Mandoni, de la tribu des Ilergètes (Lleida), en sont un exemple. En 206 av. J.-C. ils se révoltent contre l’occupation romaine à la tête d’une armée de vingt mille soldats d’infanterie et deux mille cinq cents écuyers. Mais au fil du temps, l’organisation tribale se transforme et le système des assemblées et des conseils cède sa place à un gouvernement aristocratique.

Les Ibères habitent des villages, souvent emmuraillés et bâtis sur des lieux stratégiques, afin de se révéler efficaces dans la défense : au sommet de petites collines ou à proximité de grands dénivellements. Certains de leurs rituels religieux consistent à offrir des sacrifices aux divinités. Le rite funéraire (leur coutume est l’incinération des corps) y occupe une place importante.

Parmi les nombreuses communautés ibériques du territoire catalan, on distingue la ville d’Ullastret, dans le Baix Empordà, qui date du IVe siècle av. J.-C. Entourée d’une muraille, dotée d’une structure de rues et de places bien définies, elle comprend des systèmes d’entrepôt comme les silos et les citernes et un temple sur l’acropole. C’est précisément à Ullastret qu’on a trouvé l’un des ensembles les plus importants, en Catalogne, d’inscriptions sur plaques de plomb.

Deux faits ont marqué l’histoire des communautés ibère et grecque : l’incursion des Gaulois au IVe siècle av. J.-C., ce qui va entraîner la destruction et/ou l’abandon de quelques foyers de population, signe indéniable de la faiblesse des structures politiques ibériques, et l’arrivée, au IIIe siècle av. J.-C., d’un nouveau peuple colonisateur, les Romains. Au cours du IIIe siècle av. J.-C., les révoltes ibères, qui abondent, sont sanctionnées par les autorités romaines avec des mesures de répression économique et politique. Mais progressivement, les communautés gréco-ibères vont se romaniser, se pliant à une culture supérieure, plus développée et avancée, qui s’impose sur la culture tribale ibérique. Les tribus ibériques habitant dans les Pyrénées sont plus réfractaires à la romanisation. Elles vont longtemps rester fidèles à leur langue et à leurs traditions.