Tirant lo Blanc [«Tirant le Blanc»]

Le Valencien Joan Martorell (1413/15-1468) s’est inspiré de sa propre vie pour écrire l’une des oeuvres majeures de la littérature occidentale, Tirant le Blanc.

L’auteur du célèbre Don Quichotte, Miguel de Cervantès, est allé jusqu’à affirmer que Tirant le Blanc de Joanot Martorell était le meilleur livre du monde. Dans le « Quichotte », l’«ingénieux hidalgo » note que dans le « Tirant », les chevaliers mangent, se reposent et font des testaments, autant de coutumes bien humaines que le roman de chevalerie avait ignorées jusque-là.

L’œuvre de Martorell, imprimée pour la première fois à Valence en 1490 et publiée à Valladolid dans la traduction en espagnol en 1511, est donc novatrice. Elle l’est car ce qu’elle raconte est crédible, que ses personnages sont humains et, comme tels, complexes, avec leurs faiblesses et leurs qualités. Tirant le Blanc est aussi un roman total, car il joue de registres ludiques et transcendants et que les aventures et mésaventures guerrières et sentimentales de son héros, le chevalier breton Tirant Breton, se succèdent dans des tableaux changeants, chevaleresque, militaire, courtisan et amoureux. Tout cela contribue à faire du texte de Martorell une œuvre moderne.

Martorell a certainement conçu son œuvre suite à la chute de Constantinople aux mains des Turcs (1453). L’écrivain et chevalier rêve d’une libération de la ville grâce au héros chrétien. Il commence à l’écrire à Barcelone en janvier 1460 et des difficultés financières l’obligent à la donner en gage à Martí Joan de Gualba, qui essaiera de tirer quelque gain de ce roman, inédit jusqu’en 1490, au moment de le faire imprimer. L’œuvre, qui comprend 487 chapitres, est racontée à la troisième personne par un narrateur qui n’intervient presque jamais.

L’auteur de Tirant le Blanc est un chevalier à la vie plutôt tourmentée. Sous le règne de Martin Ier, sa famille a joui d’une certaine influence mais, à la mort du père, il doit prendre en charge ses sept frères et sœurs, et c’est le début de son déclin économique et social. Martorell a passé une partie de sa vie à se battre pour défendre son honneur et payer ses dettes. Il a quelques adversaires, comme son cousin Joan de Monpalau, à qui il reproche de ne pas respecter ses obligations matrimoniales après un mariage secret avec sa soeur. Le dénouement de ces querelles est rarement favorable à l’écrivain, qui transpose ses expériences dans son roman, comme en offre un exemple le mariage secret de Tirant et de Carmésine.

Le fait qu’il s’inspire de sa vie enrichit considérablement son œuvre. Martorell est un chevalier prestigieux, reçu à la cour de France, d’Angleterre et du Portugal. Il tire de ces expériences une abondante matière première, qui apporte de la subtilité, de la profondeur et de la vraisemblance psychologique à ses personnages.

Du temps de Martorell, le statut des chevaliers est en net déclin. Ils ne protègent plus les territoires des seigneurs mais se consacrent à l’activité militaire. L’écrivain, cependant, défend leur valeur et reformule leurs fonctions, en les faisant participer à des tournois et des joutes. Par exemple, dans le roman, Tirant se fait connaître lors d’un exercice d’armes qui célèbre le mariage du roi d’Angleterre. Mais Martorell ne fuit pas la réalité de son époque. Son héros finit par s’engager dans l’appareil militaire de l’Empire grec, il meurt dans des circonstances ridicules et Hippolyte, un nouveau venu, est proclamé empereur.

La plupart des romans de chevalerie sont de nature fantastique et les décors des aventures tendent à être lointains et exotiques. Les chevaliers ont affaire à des monstres féroces qui se mettent en travers de leur route, et on assiste à des événements féeriques. Mais Tirant le Blanc ne fait pas appel à la fantasmagorie. Pas plus que Curial e Guelfa, un autre roman catalan, anonyme, du XVe siècle, bien qu’il comprenne un épisode fabuleux. Dans ce roman anonyme, l’élément fantastique est l’aventure du chevalier Espèrcius quand il entre dans la grotte d’un dragon pour libérer une demoiselle d’un mauvais sort. Mais, en règle générale, les deux œuvres catalanes ont pour héros des personnages historiques démythifiés et leurs références historiques et géographiques sont réelles. Le monde qu’elles décrivent est tangible, et Martorell insiste clairement sur le fait que les chevaliers peuvent faire partie de la société de ses contemporains.

Autre trait caractéristique, l’humanité du héros, qui se distingue davantage par son intelligence que par sa force. Tirant recourt à d’innombrables stratégies guerrières sur terre et sur mer, et il fait appel à son ingéniosité. Et comme tous les hommes, il a une vie sentimentale marquée par quelques épisodes érotiques et charnels. C’est un chevalier, et il doit donc rendre hommage par ses prouesses à une dame aimée. L’amour est au centre des débats, des discours et des lettres, sur un ton ludique et sensuel, en particulier lorsqu’il s’agit de décrire les ruses de la Veuve Reposée, la malice de la demoiselle Plaisirdemavie, les amours de l’impératrice et d’Hippolyte et la relation entre Tirant et Carmésine.

Martorell ne puise pas seulement dans son expérience pour créer Tirant le Blanc. Avant d’écrire son chef-d’œuvre, l’écrivain a ébauché un roman sur le comte Guillaume de Warwick, qui est présenté dans les premiers chapitres, comme un antécédent de Tirant. Tous deux se rencontrent et Guillaume endoctrine savamment le jeune chevalier. Les aventures de Guillaume s’inspirent du roman anglais Guy de Warwick, du XIIe siècle, et du Livre de l’Ordre de Chevalerie, de Raymond Lulle. Ces premiers chapitres définissent l’idéal de la chevalerie, telle qu’elle est conçue dans ces œuvres et chez Martorell en plein XVe siècle. En réalité, les chevaliers lisaient des traités de chevalerie pour y apprendre leur métier. Tel est le cas de Guillaume de Warwick, qui, lorsque le très jeune Tirant s’approche de lui, est plongé dans la lecture L’Arbre de batailles de Bouvet.