Tous les articles par Mira Missirian

Mythes et légendes dans l’imaginaire catalan

Comme nous l’avons si bien vu au sein de ce cours, l’accumulation d’un patrimoine culturel et la consolidation d’une identité nationale peuvent se faire de diverses manières, que ce soit à travers la diffusion de la langue, la perpétuation d’une mémoire collective, la préservation de lieux ou de monuments à fortes connotations symboliques, ou, tout simplement, par le biais de la gastronomie.

La littérature joue évidemment un rôle magistral dans la préservation de la culture et de l’identité catalane ; mais, de manière assez surprenante, la propagation des mythes et des légendes catalans servent non seulement à nourrir l’imaginaire collectif, mais contribuent également à perpétuer une mémoire historique nationale qui témoigne de la richesse de cette culture même dont ils découlent.

La fameuse légende du « Cœur mangé » intrigue non seulement par sa qualité fantaisiste et la nature de l’histoire qu’elle relate, mais aussi par le contexte historique auquel elle fait référence : on est invariablement portés à penser aux troubadours et aux chevaliers, à l’imposante Maison de Barcelone, mais aussi aux personnages historiques dont il est question. On y découvre d’ailleurs Douce de Provence sous un autre jour : elle n’est plus réduite au rôle de figure historique lointaine et dépourvue de véritable valeur (outre son alliance propice avec Ramon Berenger III), mais elle est transformée en personnage symbolique, porteur d’une mémoire culturelle qui illumine à la fois le passé et le présent de la Catalogne telle que nous la connaissons aujourd’hui.

Ces mythes et légendes, traditions folkloriques qui s’éternisent à travers le passage du temps, témoignent donc de la diversité de la culture catalane, de la richesse de son histoire mais aussi de son « ancienneté ». Ils constituent une véritable extension de l’identité nationale et peuvent être compris comme un instrument d’émancipation littéraire et politique, comme l’écrit si bien Pascale Casanova dans La République mondiale des Lettres (Seuil, 1999). La richesse culturelle s’accumulant sur la base des mythes et récits populaires, la « recollection, réévaluation, diffusion des folk tales censés exprimer le génie spécifique » d’un peuple sont également la manifestation de sa richesse littéraire et culturelle.

Le souffle de la mémoire catalane

La Guerre civile espagnole de 1936-1939, bien que l’un des conflits européens les plus méconnus du XXe siècle, est pourtant le plus important en ce qui concerne la circulation et la perpétuation d’idéaux révolutionnaires. Selon Jean Patrak, auteur pour la revue L’Esprit libre, les changements idéologiques et sociaux qui prennent place à Barcelone, malgré les explosions politiques de l’Espagne, sont les préliminaires d’un appel pour une collectivisation, une unité catalane qui se manifeste contre toute attente.

Cette révolution idéologique est notamment dépeinte par George Orwell dans son Hommage à la Catalogne, alors qu’il n’était qu’un jeune militant : « Les anarchistes avaient toujours effectivement la haute main sur la Catalogne et la révolution battait encore son plein […] C’était bien la première fois dans ma vie que je me trouvais dans une ville où la classe ouvrière avait pris le dessus. » Orwell peint le tableau d’une Barcelone moitié communiste, moitié anarchiste, ville submergée par un esprit de collectivité et de soulèvement.

Mais conclure que l’arrivée de la dictature de Franco et l’oppression qu’elle exerce réussit à affaiblir cet élan révolutionnaire ne saurait faire justice à la situation en Catalogne : le franquisme ne fait que fragiliser l’esprit catalan, et ce temporairement et de manière superficielle. Le souffle révolutionnaire est toujours là, un fond qui est profondément ancré dans la mémoire des catalans et qu’ils refusent obstinément d’oublier.

Cette ardeur catalane trouve ses origines bien avant la Guerre d’Espagne et perdure malgré le poids du franquisme, pour se transformer en un nouveau mouvement social de grande envergure : le mouvement indépendantiste catalan.

C’est un mouvement qui s’érige tout d’abord sur le triomphe de la langue, langue qui survit au projet d’épuration franquiste : pour reprendre les mots de Patrak, la langue catalane est « non seulement devenue une fierté grandissante, mais elle est aussi le solvant d’un mouvement de forte affirmation inclusive. » Elle est le véhicule d’une mémoire millénaire, la propagation d’un combat d’idéaux qui va au-delà même du peuple catalan, pour s’empreindre d’une valeur de justice universelle.

Le mouvement indépendantiste catalan est surtout un projet de réédification : c’est toute une mémoire qui est retracée, mémoire qui a adopté plusieurs formes au fil des années, et dont les origines remontent bien plus loin que le Siège de Barcelone de 1714, l’échec des deux Républiques, la Guerre civile ou la dictature franquiste, pour ne citer que quelques événements saillants de cette longue histoire catalane. C’est le souffle de cette mémoire nationale qui continue, infaillible, à vivifier le sentiment d’unité et de collectivité, le profond désir de justice, qui résistent inlassablement à l’épreuve du temps. 

https://revuelespritlibre.org/le-petit-triomphe-de-la-memoire-catalane

L’indépendantisme catalan, un romantisme ?

Les mots d’Aurélie Chamerois, correspondante barcelonaise pour plusieurs grands médias français, interpellent : « Les indépendantistes catalans ne vivent pas dans le même monde que ces journalistes parisiens ; ce sont des romantiques, des poètes, trop imprégnés de l’œuvre de Verdaguer ».

Ces mots soulèvent une question essentielle : le mouvement indépendantiste catalan serait-il indissociable d’une idéologie romantique qui constituerait sa base et son fondement ?

Le romantisme, mouvement culturel apparu en Allemagne et en Angleterre à la fin du XVIIIe siècle, est d’abord une révolte à l’encontre de la raison et de la culture dominante des Lumières, avec ses codes et ses conventions. Le culte de l’individualité s’impose comme trait principal du romantisme, et une revendication de l’imagination individuelle se fait ressentir. Une esquisse de l’homme révolté se trace et s’exprime dans la littérature, la peinture, la musique et même la politique.

Ce mouvement de révolte et d’individualisme est bien connu des Catalans, notamment à travers la Renaixença du XIXe siècle, renaissance linguistique et littéraire reflétant une volonté de raviver la culture et la langue catalanes dans toute leur ampleur et spécificité. Un certain idéalisme se fait donc valoir, avec un regard tourné vers le passé et les conquêtes d’antan. L’influence de la littérature, notamment avec Jacint Verdaguer et son exaltation des origines légendaires de la Catalogne, contribue indéniablement à la revendication d’un État catalan indépendant de l’Espagne, sur le plan culturel et politique à la fois : en effet, dès ses premiers pas, le romantisme catalan revêt une forte dimension politique.

Ce lien entre culture et politique, entre romantisme et indépendantisme, se résume en les mots : « Catalanuya es una nació ». Une nation qui puise sa force dans l’abondance de sa culture, avant même de s’ériger par ses institutions et son économie. Une nation qui s’est constituée au fil des siècles sans État propre, mais avec une culture, un vécu, qui lui sont spécifiques, la hissant au même niveau que les puissances politiques les plus prédominantes à l’échelle internationale. Une nation qui s’ancre et s’imprègne dans le souvenir de son passé, mais aussi dans le pacifisme de sa révolte.

C’est un indépendantisme romantique, presque mélancolique, qui dans le rêve du passé, imagine son futur.

Le fondement contradictoire de l’unanimité catalane

« Une nation forgée par l’histoire », article tiré des archives de 1977 du journal d’information français, Le Monde diplomatique, éclaire dans toute son ampleur, avec objectivité et exactitude, le jeu d’opposition au cœur de l’histoire catalane. Pierre Vilar, historien français et spécialiste de l’histoire de la Catalogne, y offre une rigoureuse synthèse d’événements politiques, économiques et culturels ayant marqué « le fondement contradictoire de l’unanimité catalane ». En traçant l’esquisse d’une chronologie nationale rythmée par d’intermittentes périodes d’effacement et d’apogée, Vilar soulève une question fondamentale : « Le fait catalan a marqué l’histoire. Il a failli s’effacer. Pourquoi a-t-il revécu ? »

Un certain lyrisme imprègne l’article de Vilar, tandis qu’il retrace les débuts de la structure géographique de la Catalogne, sortie des refuges pyrénéens à travers conquêtes et repeuplements. Avec la volonté d’expansion s’organisent les institutions et députations catalanes, se vivifient les talents littéraires du treizième siècle jusqu’au « siècle d’or », se forge un sentiment non pas étatique mais national. C’est un sentiment de différence qui perdure malgré l’extinction de la Maison de Barcelone en 1410, malgré l’essor du castillan et les luttes politiques du XVe siècle, malgré les multiples tentatives de suppression de la langue catalane et l’inégal développement entre Barcelone et Madrid.

Pour Vilar, l’unanimité catalane est le fruit d’un mouvement d’opposition envers l’Espagne : « dès que l’oppression vient de Madrid, l’unanimité catalane se reforme ». Mais il s’agit aussi d’un enthousiasme national, d’un catalanisme qui se forge une place non seulement au sein de l’Espagne, mais dans les grandes marges de l’histoire, en tant qu’entité politique, économique et culturelle indépendante.

C’est donc histoire et géographie, politique et enjeux linguistiques, qui s’entremêlent dans ces lignes afin d’accentuer le déséquilibre entre « la grande force des Catalans » et le rôle réduit, secondaire, auquel l’Espagne les a relégués au fil des siècles. En passant par les comtes-rois de Barcelone à l’essor des institutions catalanes, en enchaînant avec les premières révoltes ouvrières, le mouvement de la Renaixensa de la langue et la montée culminante de la bourgeoisie catalane, l’article dépeint la résistance de la Catalogne et son autonomie grandissante face à un État qui l’a maintes fois surplombée et éclipsée, sans jamais pouvoir effacer sa trace.

https://www.monde-diplomatique.fr/1977/08/VILAR/34376