Le monastère Santa Maria de Ripoll, aux sources de la Catalogne médiévale

Flanqué dans une vallée du Piémont pyrénéen, haut lieu de religion, de culture, de savoir, d’histoire et de pouvoir, le monastère Santa Maria de Ripoll représente un remarquable exemple dans le contexte catalan de l’importance capitale jouée par les grands monastères du Moyen-âge occidental. La civilisation médiévale de la chrétienté occidentale n’en est pas une d’urbanité; sa culture foisonne plutôt dans des lieux isolés du rythme de la vie séculaire, à l’instar des abbayes et des monastères souvent perchés dans les montagnes.  Le monastère de Ripoll en est un exemple important, voire fondamental pour le Moyen-âge catalan, et il demeure jusqu’au XVè siècle le centre religieux le plus influent de Catalogne.

Photo: http://www.turismo-prerromanico.com/monumento/santa-maria-de-ripoll-r-20141003184526/

Le monastère de Ripoll est fondé à la fin du IXè siècle vers 880 par notre fameux Wilfred le Velu. Ce personnage règne sur une étroite bande de terres dans les Pyrénées catalanes ainsi que sur le littoral jusqu’à Barcelone, c’est-à-dire sur la Marche Hispanique.  Dans un contexte de décadence de l’Empire carolingien attaqué de toutes parts par des ennemis tentés par le pillage des richesses de l’empire de Charlemagne, Wilfred le Velu, fait marquis des Marches Hispaniques par le petit-petit-fils de Charlemagne, est le premier comte catalan à léguer ses terres à ses héritiers, fondant ainsi une dynastie comtale proprement catalane. Son règne est marqué par la volonté de développer ses territoires qui étaient auparavant perçu comme une région tampon, une sorte de No Man’s Land, devant protéger le cœur du domaine carolingien du puissant voisin omeyyade. D’où la fondation dans un style carolingien pré-roman du monastère Santa Maria de Ripoll, accompagné de tentatives de repeuplement de cette région. Celui-ci va vite prospérer avec le développement de la région et de la protection des comtes de Barcelone dont il va bénéficier. C’est d’ailleurs là que seront enterrés les comtes de Barcelone depuis Wilfred le Velu, dont nous pouvons voir les tombeaux encore aujourd’hui.

Monastère Santa Maria de Ripoll, Girona

Photo: http://blog.costabravas.fr/monastere-de-ripoll/

Le monastère de Ripoll connaît son âge d’or au XIè siècle. Il accueille alors son plus célèbre abbé, un important membre de la famille comtale, l’Abbé Oliba. Visitant deux fois Rome et l’Italie, il aurait importé le style des églises romanes lombardes (du nord-ouest de l’Italie) en Catalogne et  l’aurait appliqué pour la première fois lors de la rénovation du monastère. Il fonde aussi un monastère affilié, le très célèbre monastère de Montserrat qui contribuera au prestige de Ripoll. L’Abbé Oliba marque aussi l’histoire catalane en y important le principe de la paix de Dieu, qui consiste à utiliser le pouvoir grandissant de l’autorité ecclésiastique pour imposer une accalmie de la violence qui caractérise particulièrement la période post-carolingienne, c’est-à-dire surtout entre 850 et 1050. Ripoll est aussi un haut lieu de transmission des connaissances en ce Moyen-âge central, accueillant l’une des plus grandes bibliothèques de l’Occident médiéval. On y retrouve un important scriptorium, c’est-à-dire un atelier d’écriture de livres médiévaux. Rappelons-nous qu’en ce XIè siècle, ni le papier ni l’impression ne sont apparus dans la chrétienté et que l’écriture -ou plutôt la copie- d’un livre peut prendre une année entière pour un moine-scribe, ce qui confère à l’écriture un caractère sacré et qui proférait au scribe, véritable artiste avec les enluminures et iconographie diverse de ses œuvres, un rapprochement vers Dieu.  Il aurait conservé quelques centaines de livres, ce qui est énorme étant donné leur rareté et leur préciosité (un volume moyen fait de parchemin nécessitait l’abattage d’environ 300 moutons!), certains étant parvenus jusqu’à nous malgré les aléas du temps. Parallèlement au scriptorium, le monastère accueillait des proto-établissements scolaires où étaient enseignés les sept arts libéraux médiévaux (le trivi grammaire-logique-rhétorique et le quadrivi arithmétique-géométrie-musique-astronomie) avec une forte influence de la civilisation andalouse voisine présente dans de précieuses traductions de manuscrits arabes. Il n’est donc pas exagéré de parler de ce monastère comme un foyer de la culture catalane ayant permis au Comté de Barcelone de rayonner avec des œuvres remarquables tel que ses Bibles de Ripoll, son Traité d’astronomie, son bréviaire de musique, ses chroniques de Ripoll, etc.

Biblia de Ripoll. Imatge provinent del facsímil conservat a la Biblioteca de Catalunya, editat pel Bisbat de Vic

Photo: http://www.romanicobert.cat/web/guest/fitxa/-/fr/biblia_ripoll

Après le XIIè siècle, le monastère de Ripoll va connaître un inexorable déclin, avec son rattachement à un monastère provençal puis le détachement du prospère monastère de Montserrat, en plus d’épisodes de famines, d’épidémies, de guerres et puis un violent tremblement de terre qui détruit la quasi-totalité du complexe en 1428. Il reprend vie à l’époque moderne, mais ne regagnera pas sa splendeur passée. Détruit et redétruit par des soldats et des pilleurs à travers les siècles, il est rénové à la fin du XIXè siècle dans le contexte de la Renaixença où sont intégrés des éléments modernistes. La reconstruction a continué au XXè siècle, abîmé par les anticléricaux dans les premiers mois de la Guerre civile puis protégé comme bien culturel d’intérêt national catalan, à juste titre nous l’avons vu.

Petites histoires de silence

Un beau texte s’entend avant de sonner. C’est la littérature. Une belle partition s’entend avant de sonner. C’est la splendeur préparée de la musique occidentale. La source de la musique n’est pas dans la production sonore. Elle est dans cet Entendre absolu qui la précède avant sa création, que composer entend, avec quoi composer compose, que l’interprétation doit faire surgir non pas comme entendu mais comme entendre. (Pascal Quignard, Vie secrète, p. 59)

Dans son dernier roman, Les Larmes[1], Pascal Quignard raconte la naissance de la littérature française. Le premier texte littéraire, rapporte Quignard, aurait été un cantique dédié à sainte Eulalie de Barcelone, martyre chrétienne qui, ayant échappé aux flammes du bûcher par quelque miracle, trouve la mort par la décapitation. La légende raconte qu’un oiseau serait sorti de son cou au moment où sa tête fût coupée. La Séquence de sainte Eulalie, premier poème en français, met en scène ces événements survenus à Barcelone sous la domination romaine, en 290. Quignard écrit, à propos de ce texte : « Le français sort du latin comme un enfant du sexe de sa mère : comme un oiseau sort du cou de la sainte. » (Quignard, 2016, p.152). La Séquence de sainte Eulalie était destinée au chant. Un silence entoure ce manuscrit, aujourd’hui enfermé dans la bibliothèque de Valenciennes. Dans le silence du manuscrit, dans son « entendre absolu » (Quignard, 1998, p.59) qui précède la production musicale, il y a un chant : celui des oiseaux sortis du cou de la martyre. Le 12 février, c’est le fête de Sainte-Eulalie. Le printemps arrive avec les oiseaux. « En langue catalane : dans le cant dels ocells » (Quignard, 2016, p.152), écrit Quignard.

Pour s’opposer au franquisme, le violoncelliste Pau Casals refuse de se produire en public. Le silence du violoncelle durera de nombreuses années. Le 24 octobre 1963, à la Maison-Blanche, devant les Kennedy, le silence se brise; le musicien interprète, après des décennies d’absence, le Cant dels ocells. « Quand j’étais en exil, après la guerre civile, j’ai souvent fini mes concerts et festivals avec une vieille chanson populaire catalane qui est réellement une chanson de Noël. Elle s’appelle El Cant dels ocells, “Le Chant des Oiseaux”. Depuis lors, la mélodie est devenue la chanson des réfugiés espagnols, pleins de nostalgie » (Pau Casals). Le silence du musicien correspond au silence de la partition musicale; c’est un silence plus sonore que la musique, elle-même produite par l’instrument.  Pascal Quignard renonce au violoncelle et devient écrivain. Il consacre un roman au compositeur Marin Marais. Ce roman, Tous les matins du monde, fait l’objet d’un long-métrage. Jordi Savall renonce au violoncelle pour se consacrer à la viole de gambe. Il enregistre la bande sonore du film Tous les matins du monde d’Alain Corneau, créé à partir du roman de Quignard. De la musique de Marin Marais, Savall indique qu’elle a « permis de retrouver le langage de cet instrument ». Pau Casals, lui, renonce au violoncelle pour protester contre la violence franquiste, et revient à la musique, en 1963, avec le Cant dels ocells.

Pau Casals à la Maison-Blanche, 1963

Dans Les Larmes, Pascal Quignard raconte des événements survenus quelques mois après la traduction de la Sequentia Sanctae Eulalia en Cantilène de sainte Eulalie, à l’abbaye de Saint-Riquier, en février 881, lorsque les marins normands ont mis le feu à la bibliothèque de l’abbaye qui enfermait le précieux livre contenant l’hymne à la sainte de Barcelone. Le livre a survécu; les flammes ne l’ont pas entamé. Inentamé aussi, à l’exception de quelques parties, fût le Llibre vermell de Montserrat, après le passage incendiaire des troupes napoléoniennes à l’abbaye de Montserrat. Ce dernier, copié en 1399, rassemblait des chants, des récits et des discours, témoignages de la vie et de la culture des pèlerins de l’abbaye juchée sur la montagne. En 2016 Jordi Savall dirige l’ensemble Hespèrion XX. Savall et Hespèrion XX exécutent les chants rassemblés dans le Llibre vermell de Montserrat. Un enregistrement sur disque est issu de cette rencontre.

Si la copie assure la transmission des textes, celle que le feu aurait pu empêcher, l’histoire de ces manuscrits est avant tout liée au silence de la musique qui précède, comme le remarque Pascal Quignard, le sonore. C’est une histoire de la survie. La peau des livres protège le silence que le feu n’atteint pas. Le livre vermeil arrive jusqu’à nous. Son silence est inentamé. Surgit du manuscrit la musique assourdie par les pages, comme le chant d’oiseau du corps d’Eulalie qui n’a pas su brûler. Comme le chant des oiseaux, sorti du violoncelle de Pau Casals, que le silence a préservé. De son exil intérieur de pages, sauvée, la musique revient.

Doneu consol a qui la pàtria enyora/ sens veure mai els cims de Montserrat (Consolez ceux qui quittent leur patrie / Sans plus jamais voir les sommets de Montserrat.) (Virolai de Montserrat, Verdaguer)

Llibre vermell de Montserrat, fol 26v° – 27r°


Sources

QUIGNARD, Pascal. Vie secrète, Paris : Folio, 1998, 486 p.

QUIGNARD, Pascal. Les Larmes, Paris : Grasset, 2016, 215 p.

SAVALL, Jordi, HESPÈRION XX, Capella Reial de Catalunya. Llibre Vermell de Montserrat, Alia Vox, 2016.

 

Notes

[1] Quignard, Pascal. Les Larmes. Paris : Grasset, 2016, 215 p.

Pere Portabella: un nom à retenir pour le cinéma catalan

Exemple d’article à l’hiver 2013 –   (500 mots)

Tel que promis lors de ma présentation orale, j’ai réservé mon dernier article de blogue de la session pour vous présenter un artiste que certains considèrent comme le père du cinéma catalan alternatif: Pere Portabella. En plus d’avoir été un des pionniers du cinéma militant, il était profondément impliqué dans la vie politique catalane et a été très actif contre le franquisme à l’époque. Il a été également été député au Parlement de la Catalogne et sénateur entre 1980 et 1984.

pere portabella

Dans le cinéma militant, il a été une sommité. Il a été professeur à l’Institut de Théâtre et à l’École de Cinéma Aixelà de Barcelone, par laquelle sont passés beaucoup de cinéastes indépendants de l’époque comme Llorenç Soler et Antoni Padrós. Il a obtenu le Prix « Gaudí d’Honor » en 2012 pour l’ensemble de son oeuvre en tant que réalisateur, scénariste et producteur.

Pour entrer dans son univers particulier, je vous suggère deux de ses longs-métrages que j’ai personnellement aimés, « Cuadecuc, Vampir » (1970) et « Die Stille vor Bach » (Le silence avant Bach) (2007), qui vous donneront une idée de l’évolution de sa production depuis la fin du franquisme jusqu’à l’époque actuelle. Le premier est disponible intégralement sur Youtube, et le deuxième est disponible à la Médiathèque en Études catalanes, au 8e étage de Lionel-Groulx (C-8074).

« Cuadecuc,Vampir » est un étrange semi-documentaire muet (sauf dans les toutes dernières minutes), réalisé dans les coulisses du tournage du film « Les nuits de Dracula » du cinéaste espagnol Jesús Franco. Ce long-métrage de Portabella est à mi-chemin entre le « making of » du film et une relecture personnalisée et abrégée, où l’on retrouve la plupart des acteurs, dont Christopher Lee. Certaines scènes sont donc celles du film de Jesús Franco, et d’autres filment la mise en scène dans une intéressante méta-réflexion sur le cinéma. J’ai particulièrement apprécié la façon dont le cinéaste, en ajoutant sa propre trame sonore de musique et bruitages inquiétants pendant les scènes authentiques du film, arrive à plonger le spectateur dans une ambiance d’horreur, ambiance qu’il détruit brutalement quelques minutes plus tard en nous laissant voir la préparation des prochaines scènes, l’ajustement des décors, le maquillage des acteurs, les caméras des réalisateurs, etc. Bref, un film à voir si l’univers de Dracula vous intéresse et que vous avez une petite heure de libre devant vous!

Pour ce qui est de « Die Stille vor Bach », film tourné en catalan, en espagnol, en allemand et en italien, il s’agit d’un long-métrage éclectique qui rend hommage de façon non conventionnelle au compositeur allemand Johann Sebastian Bach en présentant plusieurs personnages issus de différents pays d’Europe dans leurs interactions au quotidien. Les séquences, présentées de façon non linéaire, ne semblent pas avoir de lien entre elles, hormis la présence prépondérante de la musique (principalement celle de Bach), qui donne une continuité intéressante au film en traversant les langues, les frontières et les siècles.

Sur ce, bon cinéma!

Sources:

http://www.falternativas.org/la-fundacion/noticias/el-cultural-recorre-la-obra-cinematografica-de-pere-portabella-presidente-de-la-fundacion-alternativas-19509

http://cultura.elpais.com/cultura/2013/03/27/actualidad/1364409944_917203.html