Le souffle de la mémoire catalane

La Guerre civile espagnole de 1936-1939, bien que l’un des conflits européens les plus méconnus du XXe siècle, est pourtant le plus important en ce qui concerne la circulation et la perpétuation d’idéaux révolutionnaires. Selon Jean Patrak, auteur pour la revue L’Esprit libre, les changements idéologiques et sociaux qui prennent place à Barcelone, malgré les explosions politiques de l’Espagne, sont les préliminaires d’un appel pour une collectivisation, une unité catalane qui se manifeste contre toute attente.

Cette révolution idéologique est notamment dépeinte par George Orwell dans son Hommage à la Catalogne, alors qu’il n’était qu’un jeune militant : « Les anarchistes avaient toujours effectivement la haute main sur la Catalogne et la révolution battait encore son plein […] C’était bien la première fois dans ma vie que je me trouvais dans une ville où la classe ouvrière avait pris le dessus. » Orwell peint le tableau d’une Barcelone moitié communiste, moitié anarchiste, ville submergée par un esprit de collectivité et de soulèvement.

Mais conclure que l’arrivée de la dictature de Franco et l’oppression qu’elle exerce réussit à affaiblir cet élan révolutionnaire ne saurait faire justice à la situation en Catalogne : le franquisme ne fait que fragiliser l’esprit catalan, et ce temporairement et de manière superficielle. Le souffle révolutionnaire est toujours là, un fond qui est profondément ancré dans la mémoire des catalans et qu’ils refusent obstinément d’oublier.

Cette ardeur catalane trouve ses origines bien avant la Guerre d’Espagne et perdure malgré le poids du franquisme, pour se transformer en un nouveau mouvement social de grande envergure : le mouvement indépendantiste catalan.

C’est un mouvement qui s’érige tout d’abord sur le triomphe de la langue, langue qui survit au projet d’épuration franquiste : pour reprendre les mots de Patrak, la langue catalane est « non seulement devenue une fierté grandissante, mais elle est aussi le solvant d’un mouvement de forte affirmation inclusive. » Elle est le véhicule d’une mémoire millénaire, la propagation d’un combat d’idéaux qui va au-delà même du peuple catalan, pour s’empreindre d’une valeur de justice universelle.

Le mouvement indépendantiste catalan est surtout un projet de réédification : c’est toute une mémoire qui est retracée, mémoire qui a adopté plusieurs formes au fil des années, et dont les origines remontent bien plus loin que le Siège de Barcelone de 1714, l’échec des deux Républiques, la Guerre civile ou la dictature franquiste, pour ne citer que quelques événements saillants de cette longue histoire catalane. C’est le souffle de cette mémoire nationale qui continue, infaillible, à vivifier le sentiment d’unité et de collectivité, le profond désir de justice, qui résistent inlassablement à l’épreuve du temps. 

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