Aspects de la poésie d’Espriu (exposé oral)

Només fràgils mots

de la meva llengua,

arrel i llavor.

 

La mar, el vell pi,

pressentida barca.

La por de morir.[1]

 

Les historiens de la littérature catalane appellent « génération de 36 » ou « génération sacrifiée »[2] un ensemble d’écrivains dont les premières œuvres matures coïncident, en un choc, avec le début de la Guerre civile. Ils sont, selon les historiens, Joan Vinyoli, Mercè Rodoreda, Bartomeu Rosselló-Pòrcel, Salvador Espriu, Rosa Leveroni. Pour des raisons de santé, le jeune Espriu, mobilisé, ne va pas au front.  Alors qu’il fait la classe à de futurs officiers, et que les poètes de sa génération, dont son grand ami, le poète majorquin Bartomeu Rosselló-Pòrcel, sont envoyés au front, le sentiment d’isolement le gagne, solitude qui s’amplifiera à la mort de Rosselló-Pòrcel de la tuberculose, conséquence de la guerre[3]. Les années qui suivent la Guerre civile espagnole sont, pour le poète, des années de deuils : ceux de Rosselló-Pòrcel, de son père, mais aussi d’une effervescence littéraire et sociale brutalement interrompue par la violence, et qui a laissé place, dès lors que le général Franco prend le pouvoir, à des années sombres de silence et de clandestinité. Ce climat politique et social se traduit, dans l’esprit de l’écrivain dont la vie d’écriture est déjà entamée, en une quête de sens et une interrogation profonde sur la notion de destin. De qui l’humain est-il la créature ?

Dans ses recherches, Espriu conçoit que l’énigme de l’existence se révèle dans le miroir, c’est-à-dire dans un rapport à l’autre[4]. La forme absolue de cette altérité correspond, pour le poète, à l’instar des anciens grecs, à la mort, altérité radicale de l’être vivant. L’essayiste et historien de la littérature Joan Fuster, dans son histoire de la littérature catalane contemporaine, rapporte les propos d’Espriu : «De la seva poesia ha pogut dir ell mateix que no és sinó « meditació constant i obsessiva de la mort ». »[5]. Chez Espriu, la connaissance n’est accessible que dans un espace où chaque figure d’altérité est reflétée par une autre, espace que la docteure en philologie catalane et spécialiste des œuvres de Salvador Espriu Rosa Delor i Muns assimile au miroir. Or, le miroir, dans le vingtième siècle européen des guerres et des exils, est un miroir brisé. La rencontre de l’autre n’a lieu que dans l’hostilité. La péninsule ibérique incarne particulièrement ce miroir brisé, préoccupation, s’il en est une, de la littérature catalane de l’après-guerre. Cette rupture concerne les peuples, mais aussi les générations. Dans un miroir brisé, les générations ne se reflètent plus les unes les autres ; l’histoire n’a plus cours. Cette abolition du temps sera désignée par le village à la fois réel et imaginaire de Sinera (Arenys de Mar), qui hante l’œuvre espriuenne. L’attitude littéraire de Salvador Espriu, face à ce miroir brisé, est radicalement différente de la démarche d’une écrivaine comme Mercè Rodoreda.

Brièvement, disons que Mercè Rodoreda procède, dans ses œuvres tardives, d’une sorte de recyclage des fragments d’un imaginaire collectif. Les soldats, les fermiers, les pendus, les petites filles perdues, les prisonniers, les épouses abandonnées, toutes figures de cet imaginaire semblent flotter dans un espace fantomatique, comme les mots d’une phrase qui a perdu sa syntaxe. Rodoreda n’a pas tenté de circonscrire ces morceaux d’un miroir brisé et de leur rendre une unité. Elle a fait de cet éclatement du temps et de l’espace que représente la guerre la source de possibilités littéraires. Espriu, quant à lui, souhaite rendre au miroir son unité. Disons que c’est dans l’écriture et la lecture que réconciliation des contraires devient possible. C’est ainsi que le poète conçoit une œuvre labyrinthique, à la fois totale et hétérogène, c’est-à-dire un espace entier dans lequel s’installe tout un jeu de reflets. Rosa Delor i Muns écrit :

 

Espriu volia que «cada nou llibre seu [fos] una rèplica de l’anterior i alhora la confirmació o la intensificació d’un aspecte que en l’anterior apuntava» (Espriu, 1975). De manera que a través d’una obra, que creix en espiral (forma genètica del laberint), podem seguir els camins de la seva meditació.[6]

 

Le miroir brisé redevient une surface habitable (unique et composite) lorsque ses fragments se rassemblent en un livre, surface de lecture. La poésie de Salvador Espriu est sibylline, presque ésotérique : « Jo vinc d’un mon peculiar i fora insòlit i m’he apuntalat bàsicament en la Bilbia, en els llibres sapiencials del Vell Testament »[7].

 

Le poète fait bibliothèque. Les livres issus de tradition différentes incarnent le jeu de reflets qu’il souhaite établir, celui qui conduit à la connaissance, et qui tente de répondre aux grandes questions de l’existence. Ainsi, il puise dans l’imaginaire religieux de la péninsule ibérique (traditions arabe, sépharade, chrétienne), dans celui de la Méditerranée ancienne (latins, grecs, juifs, égyptiens, sumériens), mais aussi dans les cultures littéraires et philosophiques de l’Asie : le taoïsme, le bouddhisme zen, le haïku ou le tanka japonais.[8] Il écrit une œuvre si dense (et pourtant si dépouillée, ascétique) qu’il faut au lecteur abandonner toute velléité d’un déchiffrement complet pour embrasser la lecture créative, investie de sensibilité, et productrice de sens. L’œuvre d’Espriu appelle les fantômes d’un très ancien royaume, elle est nostalgique, au sens religieux, c’est-à-dire nostalgique de l’origine. Une fois le miroir recomposé, c’est au lecteur d’agir. Et Espriu lui donne une place de choix, en concevant une œuvre qui soit, à la manière d’un livre des livres, la source d’innombrables interprétations. Rosa Delor i Muns a élaboré une puissante interprétation de l’œuvre d’Espriu, perçue dans sa totalité, en fonction de sa forme pétrie par une conception juive du livre. Delor i Muns parle de cabale inachevée, d’arbre séphirotique.[9] Dans la tradition juive, dont Espriu s’est profondément inspiré, l’interprétation du texte est un véhicule de l’Histoire. Le temps talmudique qu’installe Espriu entre ses vers permet au lecteur une prise sur son destin. Il ouvre la voie aux commencements.

[1] Deux dernières strophes du poème “Perqué un día torni la canço a Sinera”, ESPRIU, Salvador. Les hores.

[2] « Une generació sacrificada », FUSTER, Joan. Literatura catalana contemporània, Barcelona : Curial, 1976, p. 339

[3] VILAROS-SOLER, Teresa M. « Salvador Espriu and the Marrano Home of Langage », Writers in between Langages : Minority Literatures in the Global Scene, Center for Basque Studies, University of Nevada, Reno, 2009, p.269

[4] DELOR I MUNS, Rosa. « Salvador Espriu : una proposta entre el racionalisme cartesià, la moral pràctica de Sèneca i la mística jueva », Zeitschrift für Katalanistik (Revista d’Estudis Catalans), no 23 (2010), p.18

[5] FUSTER, Joan. (1976), p. 348

[6] DELOR I MUNS, Rosa (2010), p.30

[7] ESPRIU, Salvador. Propos recueillis par Baltasar Pòrcel, rpt. in Salvador Espriu. Enquestes i entrevistas, in Obres completes, annex 1, 47–59.

[8] op. cit., p.22

[9] ibid., p.30

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